Quand paraît cet album - c'est le second que Bowie publie en cette année 1977 -, le monde du rock, particulièrement au Royaume-Uni, est agité par les turbulences du punk. Mais lui est déjà ailleurs... Sa rencontre avec Brian Eno a déjà donné un
Low paru quelques mois plus tôt où les deux hommes explorent, défrichent et inventent. Avec
Heroes, Bowie va parvenir à un meilleur équilibre entre sa veine la plus mélodique et les obsessions synthétiques de Eno. Il s'adjoindra pour cela le guitariste parfait : Robert Fripp, ex-King Crimson, qui est l'homme des expériences les moins prévisibles. Et l'association des trois musiciens va faire éclore des chansons comme "Sons Of The Silent Age", où la construction classique d'une ballade de Bowie, avec ses choeurs d'une autre époque et cette sensation d'avoir déjà entendu ça ailleurs - pourtant ! -, cette construction va s'enrichir des effets de la guitare et des synthétiseurs. Lesquels se taillent la part du lion dans ce qui fut la face B du disque vinyle. Là, Bowie va lorgner du côté de Kraftwerk, et laisser davantage Eno livrer ses fantasmes ("Neuköln", "V-2 Schneider"). Pour sa part, il empoignera sur ces quatre instrumentaux un saxophone qui rappelle Albert Ayler et le free jazz. Mais c'est la chanson titre ("Heroes") qui servira de balise, avec sa pulsation répétitive, et une structure plus conventionnelle. Et c'est surtout par ces géniales 6 minutes que l'album sera connu. Alors qu'elles ne sont que la porte d'un univers à découvrir.
--José Ruiz
L’équipe de
Low se retrouve sur
Heroes : la section rythmique de Carlos Alomar, George Murray et Dennis Davis ainsi que Brian Eno avec sa batterie de claviers étranges et ses tarots de « stratégies obliques ». La production est confiée à Tony Visconti. Robert Fripp au jeu précis alliant influences avant gardistes et rock est choisi comme guitariste. Bowie est intéressé par son procédé des « Frippertronics » qui avec magnétophones, guitares et quelques pédales produisent des boucles hypnotiques nappées d’échos et une texture déchiquetée s’accordant au ton triste de l’album.
Les séances ont lieu dans les studios Hansa de Berlin. ancienne salle de bal pour les officiers de la Gestapo durant la guerre et proche du mur de Berlin. Cette ambiance malsaine ne nuit en rien à la créativité des sessions. Comme
Low , l'album fut partagé en une face de chansons et une face d'instrumentaux.
« The Beauty And The Beast » est une entrée en force magistrale : une montée de sons électroniques précède le groupe qui explose peu à peu comme un seul homme. Le texte est une médiation amusée sur l’obligation pour Bowie de s’ accommoder de sa double personnalité. Dans
« Joe The Lion » titre très rock introduit par un riff acéré et agressif, la guitare de Robert Fripp se coule en injectant des sons retentissants. Le texte écrit selon le procédé du cut up déjà présent sur
Low décrit la vie ennuyeuse de
« Joe The Lion » un citoyen lambda.
«Heroe », morceau éponyme de l’album, ballade classique de variété est sans doute la plus belle chanson d’amour de Bowie. Les arabesques insidieuses de Robert Fripp s’insinuent dans un mur du son à la Phil Spector. La voix de David Bowie bouleversante porte un de ses meilleurs textes, histoire de deux amants se retrouvant près du mur de Berlin, rencontre héroïque et peut-être dérisoire ( les fusils au-dessus de leurs têtes).
« Heroes » dans ses versions allemandes et françaises deviendra un « hymne » pour tous les fans de Bowie.
L’intense
« Sons Of The Silent Age » est introduit au saxo par des notes plaintives et déchirées. Dans cette complainte sur la jeune génération selon le chanteur renfermée et peu cultivée, Bowie excelle en crooner futuriste sur fond de synthés arabisants. Sur le plus frontal
« Blackout » , David Bowie s’autorise une voix déformée oscillant entre un spoken words possédé et un chant plus classique. Les guitares sonnent comme des insectes volant à toute allure tels les « oiseaux de nuit » que David Bowie côtoie dans les quartiers interlopes de Berlin.
La face instrumentale commence sur
« V2 Schneider ». Des effets électroniques simulent un train qui démarre. Le « V2 » du titre, fait allusion aux redoutables fusées dont Hitler bombarda l’Angleterre. Le morceau est traversé par des échos de décollage de missiles et des atmosphères oniriques et douces. Le glaçant
« Sense Of Doubt » marie une courte phrase de piano entêtante à un orgue macabre et divers synthés « ambiant ». Une brise lugubre envahit le paysage sonore qui s’enchaîne avec le contemplatif
« Moss Garden » voyage dans un Japon intemporel. David Bowie égrène tout le long des notes éparses de Koto un immense instrument japonais à 6 cordes. Ce jardin de mousse se déploie tranquillement même si une menace feutrée est toujours palpable. Le troublant
« Neukoln » , quartier de Berlin habité par les immigrés turcs, enveloppe l’auditeur dans un paysage sonore brumeux et inquiétant. Les notes de saxo jouées par le chanteur installent un climat de malaise. Le final où le saxo crisse en disparaissant progressivement est saisissant et menaçant. Le disque se termine sur cette chanson exotique et optimiste qu’est
« Secret Lifes Of Arabia », pop song évoquant les musiques d’Afrique et du Maghreb. A sa sortie,
Heroes salué unanimement par la presse musicale atteignit dans la 3ème place des charts anglais : un exploit pour une musique aussi exigeante. David Bowie gagne le respect de la jeune scène punk qui loue sa capacité à se réinventer.
François Bellion - Copyright 2012 Music Story