Avec
Highway 61 Revisited, Bob Dylan entre enfin corps et âme dans le rock, tel un nouvel esclave de la fée électricité. Surtout, depuis mars 1965 et
Bringing It All Back Home, on le sentait las de jouer les gratouilleurs autoaccompagnateurs. En juillet, au Newport Folk Festival, il avait même troqué ses grolles râpées contre de classieuses chelsea boots et de belles fringues ramenées de Londres. Pire, l'homme se rebelle et traîne avec le Band de Robbie Robertson. Cinq jours de session en juin suffiront à remplir cette Highway. Lorsque "How does it feel/To be on your own/Like a rolling stone..." retentit sur les ondes, l'électrochoc est immédiat. Du son à l'instrumentation, Dylan innove, détruit ses propres effigies et s'attache à repenser sa musique. Collées au train de ce mythique "Like A Rolling Stone", huit autres perles déroutantes. La rythmique locomotive de Bobby Gregg et les incursions tranchantes du guitariste Mike Bloomfield sur "Tombstone Blues", l'orgue soul d'Al Kooper baignant dans le rhythm'n'blues sur la très amère "Ballad Of A Thin Man", la production d'un Bob Johnston jouant parcimonieusement avec des effets de réverbération, la vaste galerie surréaliste des freaks de "Desolation Row", cet immense
Highway 61 Revisited permet à la poésie baroque dylanienne de trouver enfin un langage musical novateur.
--Marc Zisman
Highway 61 Revisited, premier album entièrement électrique démarre par l’enregistrement en juin 1965 du révolutionnaire
« Like A Rolling Stone ». C’est à l’époque le single le plus long de l’histoire du rock totalisant six minutes, quand la norme était de trois, aux fins de radiodiffusion. Basé sur un riff de piano inspiré de
« La Bamba » de Ritchie Valens,
« Like A Rolling Stone » contient selon son auteur « la haine la plus pure qu’il avait pu à un moment précis exprimer de façon honnête ». Ce monologue protestataire, que Dylan balance avec véhémence sur un ton mi-parlé mi-chanté, traite de la chute sociale d’un personnage qui s’est auparavant pavané dans la haute société branchée (ou de son hostilité vis à vis d’une récente compagne ? –« Miss Lonely »-…). Le ton est cruel, dur avec une amertume non simulée et il y a surtout ce fameux refrain qui pénètre l’auditeur comme un électrochoc : « How does it feel/To be without home/With no direction home/Like a complete unknown/Like a rolling stone ». La musique est au diapason avec la guitare sauvage de Mike Bloomfield (non prévu pour la séance, et amené par Dylan lui-même) qui se love sur l’orgue menaçant d’Al Kooper le nouveau venu, initialement prévu par le producteur Tom Wilson pour tenir les parties de guitare (il n’avait jamais joué d’orgue auparavant !). Un souffle incandescent porte ce titre dont Bruce Springsteen a dit un jour qu’avec ce morceau Bob Dylan avait libéré son cerveau comme Elvis Presley avait libéré son corps.
Avec le nouveau producteur de Bob Dylan pour le reste des chansons, Bob Johnston, l’album est bouclé en 4 jours, et la qualité du contenu est au moins égale à celle de
« Like A Rolling Stone ». Par rapport à
Bringing It All Back Home, le son est nettement mieux défini, plus riche en nuances et atmosphères. Ca y est, le ton est déjà donné là aussi avec la photo de pochette ; Bob Dylan est en
colère. Dur, macho, rebelle, rock star… L’égal des actuels maîtres du monde, Beatles et Rolling Stones. L’instrumentation est énergique, parfaitement mise en place et la violence est maîtrisée.
Les textes sont encore plus libérés, laissant cours à une verve étincelante comme sur le l’exaltant Blues parlé
« Tombstone Blues ». Se mêlent à des références bibliques, une sarabande rocambolesque de personnages historiques comme Jack l’Eventreur, Cecil B. De Mille, Beethoven ou la chanteuse de blues Ma Rainey.
Les morceaux les plus rock
« From A Buick 6 »,
« Highway 61 Revisited » et
« Just Like Tom Thumb’s Blues » balayent tout sur leur passage dans un océan d’électricité sous mode « garage ».
« From A Buick 6 » est un hommage à un idéal féminin maternel, secourable et assez cabossé: « femme de cimetière » « belle de bennes à ordures », « ange des terrains vagues ».
Le boogie blues
« Highway 61 Revisited » est un hymne à cette fameuse route qui part du Minnesota et va vers le Mississippi. Ce passage se réfère à l’époque où, adolescent, Bob Dylan prenait ce chemin afin de voir jouer des musiciens de blues qu’on ne trouvait pas à Hibbing. Jack Kerouac n’est pas loin…
Sur le plus lent
« Tom Thumb’s Blues » (référence au Petit Poucet du poème
Ma bohème d’Arthur Rimbaud), Bob Dylan rejoint par cette Highway 61 le Mexique où il erre perdu sous des pluies torrentielles. « Les pluies », la pluie, ou plutôt la bataille avec la drogue sous des allures de partie de poker ? Dylan a avoué qu’il en usait à cette époque, l’isolant de la folie ambiante. « Rain » est une métaphore pour l’héroïne. « je me suis vite cogné des trucs plus durs/Tous m’on dit qu’ils me soutiendraient/Quand la partie deviendrait coriace/Mais c’était moi l’imbécile/Il n’y a eu personne pour suivre mon bluff » Pas de place pour lui dans un endroit aussi dépravé.
Le plus « soul »
« It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry », trace un rythme plus nonchalant soutenu par la guitare inspirée de Mike Bloomfield tandis que «
Queen Jane Aproximetely » a des airs de ballade des temps anciens.
Les autres pièces de choix de l’album du niveau de
« Like A Rolling Stone » sont les longs
« Ballad of a Thin Man » et
« Desolation Row». Le premier est le morceau le plus crépusculaire de l’album avec ses accords sombres et pesants au piano. Tout comme
« Like A Rolling Stone », il s’agit du procès d’un petit bourgeois égaré dans un monde énigmatique. Dylan l’apostrophe impitoyablement d’un « Do you Mister Jones ? ». De nombreuses interprétations ont fleuri sur son identité, mais il semble que ce soit un jeune journaliste effacé du Village Voice, Jeffrey Jones, que Dylan croisa au festival de Newport et accabla de ses sarcasmes au cours d’une interview. Mais la richesse du texte va plus loin décrivant un inadapté dans un monde fou et décadent.
Ce monde obscur, déliquescent est encore plus présent dans la longue épopée
« Desolation Row », odyssée acoustique teintée de flamenco qui clôt l’album. Si la mélodie est féerique, les paroles sont très hermétiques offrant un défilé de figures connues, inconnues perdues dans un no man’s land culturel nommé « l’allée de la désolation ». Ce climat d’apocalypse grotesque fit dire ironiquement au chanteur que nommé président des Etats Unis, il s’empresserait de prendre le morceau comme hymne national.
Highway 61 Revisited demeure l’un des chefs d’œuvres de Bob Dylan, estimant lui-même être allé le plus loin possible dans l’expression de son art. Sa démarche de visionnaire, la puissance poétique des mots, la radicalité de la musique en font une oeuvre majeure, expression d’un désarroi ironique devant l’absurdité du monde contemporain. Et nous en avons la confirmation éclatante : outre son génie lyrique et musical, Bob Dylan, n’en déplaise à ceux que son timbre de voix insupporte, est un sacré chanteur !
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