1994. Le canon du fusil et la cervelle de Kurt Cobain sont à peine froid que la planète Rock'n'Roll commence déjà à se lasser du grunge et de ses jérémiades certes générationnelles mais qui finissent par agacer. Le peuple réclame de la nouveauté... et il va en avoir pour son argent ! Et encore une fois, une de plus diront certains, le salut va venir d'Angleterre: depuis quelques mois, de petits groupes encore seulement connus de quelques observateurs attentifs commencent à faire du bruit en se réapropriant les grands noms de la Pop «made in Britain». Des groupes qui s'appelent Oasis, Pulp, Supergrass ou encore Blur. La première salve d'artillerie est tirée en 1993 par Blur et enfonce une porte entrouverte quelques années plus tôt par la vague Madchester et des groupes comme les Stone Roses, Happy Mondays et autres New Order. L' album «Modern Life Is Rubbish» crée un électro-choc et déclenche la mode Brit-Pop qui va retourner la tête d'Albion ! Ce phénomène autant musical que social va se répandre sur la planête entière comme une seconde British Invasion...
L'année 1994 voit les sorties de «Parklife» de Blur, «Definitely Maybe» d'Oasis et du premier album de Suede.C'est également cette année-là que l'on découvre un autre groupe qui va devenir énorme dans le monde entier: Pulp. Ce groupe végète depuis le début des années 80 entre changements continuels de line-up et musique mal dégrossie... en fait le seul dénominateur commun à toute l' évolution du gang c'est son éternel leader, le dandy déguingandé Jarvis Cocker. Sachons reconnaître une chose, nous français: quand il s'agit de n'importe quel autre domaine, nous sommes toujours prêts à pourfendre l' «Angliche», son arrogance légendaire nous inspirant comme à une bonne partie de la planète au mieux du sarcasme, au pire une fureur intense.
Mais il y a une chose inconstestable: en matière de Pop, ils n'ont pas d'égal.
La galette que livre Pulp, répondant au doux nom de «His'n'Hers», en cet an de Grâce 1993 confirme encore une fois cette idée... ce quatrième LP est une authentique merveille qui se déguste le sourire aux lêvres. Et pour cause: la Grande-Bretagne n'avait pas connu tel talent d'écriture depuis les Kinks et sa majesté Ray Davies, c'est dire ! Jarvis Cocker, «lad» anglais typique, cache une personnalité singulière faite de gauchisme intelligent (et intelligible surtout !), de romantisme délicat et d'une incroyable quantité d'obsessions sexuelles qui font de ses textes des merveilles d'humour ultra-acide, de tendresse, le tout doublé de commentaires sociaux extrêmements lucides sur la société britannique de la fin de l'ère Thatcher.La musique, elle, se barde de guitares tantôt aggressives puis carillonantes la seconde d'après, de claviers omniprésents, le tout créant des hymnes disco-rock imparables et envoûtants...
Tous les titres de l'album sont des tubes ou presques: on remarque entre autre «Lipgloss» (les états d'âmes d'une fille qui vient de se faire lourder par son homme) et ses synthés très dansants, «Happy Endings» (la complainte d'un type qui essaie de s'imaginer la soirée parfaite avec la fille de ses rêves), ballade déchirante et quasi-symphonique avec son thème de clavier au milieu du morceau, et enfin le hit-single «Do You Remember The First Time ?» sur lequel vous avez forcément dansé cette année-là: le titre voit Cocker réaliser de vrais prouesses vocales en passant d'un chant clair et pourtant grave, presque murmuré, à des envolées lyriques dans les aigus bluffantes. Mais le sommet de l'oeuvre est sans conteste le titre suivant... «Pink Glove». C'est l'histoire d'un gars qui regarde celle qu'il aime partir avec un autre, qui semble-t-il n'a vraiment rien de plus que lui, et qui imagine ce qui pourrait se passer si cette fille daignait poser les yeux sur sa personne. «Bubble-gum» pourraient dire trop vite certains mais jamais de ça chez Pulp, la qualité de l'écriture fait encore une fois la différence et on atteint ici des sommets d'authenticité qui tireraient des larmes mêmes au plus endurci des hardos. La chanson débute sur un rythme très dance, la rythmique se fait martiale sans jamais se montrer méchante et donne immédiatement envie de taper des pieds et des mains sur le sol de votre appart pour emmerder vos voisins. Le rythme augmente pour arriver à un refrain haut perché héroïque à souhait et qui vous file la patate et l'envie de vous lâcher où que vous soyez ! La voix du frontman fait encore ici des étincelles, aussi à l'aise dans les graves que dans les aigus, ponctuant les vers de petits gémissements qui deviendront sa marque de fabrique. Le plus beau dans toute cette affaire, c'est que le groupe reviendrai encore plus fort dans son album suivant, «Different Class», qui enlèvera définitevement la mise au nez et à la barbe de ses concurrents directs trop occupés par leur guéguerre médiatique, si vous suivez mon regard.
Avec ce «His'n'Hers», Pulp nous convie à découvrir une Pop anglaise fière de ses racines, pleinement assumées, tout en restant très personnelle et nous offre le plus grand songwriter des années 90 avec Kurt Cobain... une musique à la fois authentique, puissante, mélodieuse et intelligente c'est pas tout les jours qu'on y a droit alors autant en profiter, d'autant que ce médicament contre la soupe se vend encore près de chez vous et que l'ordonnance est toujours valable !
Moi je dis: Cocker for president ! So enjoy & have fun...