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J'anime un atelier de cartographie génétique dans un laboratoire de recherche en physiologie moléculaire des plantes, c'est dire si je suis en bonne place pour témoigner des difficultés croissantes que rencontre la génomique fonctionnelle, quand il s'agit d'établir un lien entre un phénotype (ensemble des caractères observables d'une plante) et un génotype (configuration de l'ADN) ! Je veux dire par là qu'André Pichot n'est pas le premier chercheur, ni le dernier, à dénoncer les limites de la notion de gène - représentation qui eut son utilité mais qui devient stérilisante : les biologistes "de paillasse", à défaut de pouvoir la remettre en cause, se trouvent de plus en plus fréquemment à court d'hypothèses pour expliquer leurs résultats expérimentaux.
Le cadre théorique de la biologie dite moléculaire est manifestement une des "connaissances mal faites" épinglées par Bachelard. Tôt ou tard, il devra être complètement remis en question pour que puissent se poursuivre les recherches fondamentales en biologie.
La préparation d'un changement aussi radical nécessite une mise en commun de toutes les compétences disponibles. Comme André Pichot n'est pas un chercheur de paillasse, mais un historien des sciences, son rôle est de nous rappeler quelle fut la genèse des notions qui prévalent de nos jours. Dans son "Histoire de la notion de gène", il nous montre, de surcroît, quelle fut la destinée de ceux qui, avant nous, se sont acharnés à confondre la représentation du réel avec le réel lui-même. Il le fait en s'appuyant sur une somme impressionnante de références bibliographiques, et avec une réjouissante impertinence.
En effet, l'œuvre de Pichot s'articule autour de trois axes:
- la réhabilitation de Lamarck, ce qui est utile et bien réalisé.
- la critique des conséquences sociales de la génétique et de l'eugénisme en particulier, la génétique étant rendu responsable des sociétés l'utilisant peu ou prou pour sélectionner leurs concitoyens.
- la dénonciation de la génétique moderne, laquelle ne serait qu'un vide conceptuel béant, sans aucune base théorique valable...
L'horreur vertueuse et philosophique de la sélection conduit Mr Pichot à des extrémités regrettables et a des conceptions erronées. Son discours est truffé de répétitions souvent inutiles, de digressions sans grand intérêt, sinon celui de se persuader soi même d'être dans le vrai. Ainsi, le camarade Pichot (il faut bien l'apeller par son nom) en vient à réhabiliter Lyssenko! Comme nombre d'intellectuels français confits dans le marxisme, la notion même d'héréditré, c'est à dire, in fine, celle de l'héritage d'un ordre, est intolérable à ceux qui ont proclamé "du passé, faisons table rase". Ainsi, la vision de l"historicité des processus épistémophiliques de l'auteur demeure hémiplégique: fasciné et justement horrifié par les déviances nazi, il en "oubli" volontairemenl les millions de morts provoqués par l'application des doctrines de son ami Lyssenko...
De fait, Pichot rapelle, avec force soupirs, avoir lu l'intégralité des textes aussi encyclopédiques qu'inbuvables de Weismann et De Vries, ce qui explique sans doute pourquoi il s'est apparemment dispensé d'ouvrir un ouvrage tout aussi épais mais moderne de biologie moléculaire (comme par exemple le classique "biologie moléculaire du gène", de Watson). Il en reste au schéma "un gène- une enzyme", qui n'est plus actuel. Qui plus est, alors que l'histoire du gène est bien exposé jusque vers 1950 environ, il recule ensuite pour revenir à ses grimoires: il semble bien que pour Mr Pichot, une "vrai" sciences de l'hérédité est faite de ratiocinations de vénérables et doit surtout se garder de toute application pratique (c'est gênant, toutes ces sales expériences qui polluent les belles théories - notre épistémologue de salon semble avoir oublié que "the tragedy of science is the murder of beautiful theories by ugly facts"). Notre littérateur engagé semble passer à coté des critéres réels de la scientificité et néglige, omet, déforme ou passe sous silence (attitude marxiste typique) les faits qui dérangent sa tranquille (et théorique) ire antiscientifique. Donnons quelques exemples de ces errements:
p 227: suggestion qu'un ordre aléatoire de nucléotide est équivalent à un gène. Reste a expliquer alors l'effet dévastateur des mutations et délétions.
p 242 : Le bon Mr Pichot ignore complètement ce que sont les ARN
p 268 : Le camarade Pichot ignore ce qu'est la théorie synthétique de l'évolution, et nous ressort des arguments spécieux visant à démontrer selon lui l'inanité de l'évolution (argument d'actualité, il date de... Cuvier!). Malheureusement, non seulement les séparations actuelles des plans d'organisation ne prouvent rien, mais l'on a depuis découvert d'autres taxons disparus (cf "la vie est belle" de Gould), ainsi que des formes intermédiaires entre les taxons, apparus au cours de l'évolution (neopillidina, Lizzie, le célèbre archaeopteryx bien sur, mais aussi Acanthostega, Protarchaeopteryx, iberomesornis ...)
Ce qui revient comme un leitmotiv dans le deuxième partie de l'ouvrage, c'est le dégout de l'auteur pour toutes les applications pratiques et les succès obtenus par la génétique. Bien entendu, ces succès sont, pour l'auteur, peu important. En effet, ce dernier ne s'intéresse qu'à l'être humain (survalorisation qui indique à la fois les limites de son analyse et son désir de séparer ce dernier des autres êtres vivants, ce qui se comprend puisque pour le sieur Pichot, l'évolution n'existe pas...) et néglige complètement le fait que les techniques de biologie moléculaire visant à transférer ou inactiver un gène sont à présent des techniques de routine employées quotidiennement dans les laboratoires: que cela plaise ou non à Mr Pichot, le succès répétés des techniques exprimentales (souris "knock out" par exemple, où transgèniques) valident grandement les conceptions actuelles du gène.
Bien entendu, ces conceptions peuvent etre critiquées: bien qu'expédiées en peu de lignes, les approches critiques de P. Soligno ou H. Atlan sont à cet égard bien plus constructive que les cris d'orfraie d'un homme qui, déplorant l'utilisation de la génétique par le régime nazi, choisi de jeter le bébé avec l'eau du bain...
Au final, on peut cependant recommander l'ouvrage :
- pour sa belle mise en évidence du rôle de Lamarckc dans l'histoire des sciences et son analyse lumineuse des conceptions de de Vries et Weissman.
- ses rappels des limites de la méthode expérimentale.
- Pour analyser à quel point des spécialistes des dites "sciences" humaines peuvent discourir dans le vide et pratiquer ouvertement un négationnisme, voire un nihilisme antiscientifique qui ne saurait combler d'aise que ceux qui prennent José Bové pour le phare de la pensée biologique contemporaine
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