Vingt ans après, Dany et Van Hamme font une suite à leur première réalisation commune... mais opèrent la destruction méthodique de ce qui avait fait la richesse et la vérité d'Histoire sans héros, album important des années 1970, qui du coup se voit rétrogradé au rang de premier tome d'un diptyque et en devient presque anodin. On avait une histoire crédible qui faisait vivre au lecteur une expérience stimulante pour l'esprit, dans laquelle un groupe d'individus, placés par les circonstances dans une situation de survie en collectivité, révélaient progressivement des qualités ignorées d'eux-mêmes ou se laissaient dominer par leurs faiblesses, la lâcheté et la valeur humaine nous étant montrées dans leur dialectique complexe. Ici, changement radical d'enjeu : on se retrouve avec une histoire d'espions. Et comme il a fallu rhabiller Histoire sans héros avec ce nouveau costume, sa trame a été en quelque sorte revisitée... et truquée. Ainsi, dans Vingt ans après, l'album de 1997, des flash-back nous font revivre certaines séquences de l'album de 1977 mais en y insérant des « éléments nouveaux ». Si ces éléments n'avaient pas été portés à la connaissance du lecteur en leur temps, c'est parce qu'ils étaient censés rester ultrasecrets, tout simplement... À tout instant, le lecteur s'attend à apprendre que l'accident d'avion du premier tome n'avait pas été dû au hasard ! Ce serait le comble. La fable vire à l'anecdote et perd sa portée universelle. Le même genre de malheur était arrivé au film Retour vers le futur : sa « suite », Retour vers le futur n° 2, réécriture astucieuse du film d'origine, réussissait l'exploit d'être une fiction à la fois délirante et ennuyeuse ; une œuvre sans âme, puisque noyant dans une succession de gags et de quiproquos superflus le thème psychologique profond de l'intrigue, qui avait rendu si émouvant le « premier » Retour vers le futur : le rêve qu'a chaque homme de découvrir les secrets de sa conception, voire de remonter à une époque antérieure à sa propre naissance, pour y exister sans exister, et devenir spectateur de l'événement fondateur de son être, - enfin pouvoir décider soi-même de laisser advenir sa propre naissance ou de l'empêcher. Je crains que Jean Van Hamme, scénariste trop habile, trop esclave de la logique des rebondissements et des coups de théâtre (le mot « ficelles » vient souvent à l'esprit quand on lit les albums qui portent sa signature), n'ait commis la plus grande erreur de sa carrière en nous forçant à modifier notre perception des personnages d'Histoire sans héros, qui était précisément l'album dans lequel il avait donné les meilleures preuves de son talent (lequel est manifeste dans certains Thorgal, tel « Les archers »). Dans cette suite, Dany recourt à un dessin qui, comme souvent dans son œuvre, hésite entre réalisme et caricature. Un tel flottement de la tonalité graphique met ici Dany en parfaite harmonie avec le scénario... Ça n'arrange pas les choses, en dépit de quelques superbes vignettes, dans la dernière partie, qui nous ramènent dans la jungle humide et bruissante, sur le lieu du crash.