Il y a quelque temps, alors que je conversais avec un ami journaliste, je notai son insistance à me questionner sur certaines de mes activités. Ce qui me troublait surtout, c’est qu’il me demandait des précisions sur des faits non encore livrés à la publicité, et dont je ne me souvenais pas l’avoir entretenu. Intrigué, je fis une petite enquête et découvris que ce journaliste arrondissait ses fins de mois en rendant de menus services à une société d’investigation privée, dirigée par un ancien ponte de la DST.
De cette société et de ce ponte, j’ai retrouvé les noms, parmi bien d’autres, dans les passionnantes "Histoires secrètes des détectives privés" que vient de publier Christophe Deloire aux éditions JC Lattès. L’auteur, l’un de nos meilleurs journalistes d’investigation (on lui doit notamment de percutantes enquêtes sur les sectes et les Francs-maçons, dans le Point) connaît bien le monde des détectives privés. C’est avec l’un d’entre eux, Roger-Marc Moreau, qu’il a mené, à propos de l’affaire Omar Raddad, une "minutieuse Contre-enquête pour la révision d’un procès manipulé" (Raymond Castells éditions, 1998) , sur laquelle Me Vergès s’appuie aujourd’hui pour demander la réhabilitation du jardinier marocain.
La première police privée française fut créée par le cardinal de Richelieu. Il plaça à sa tête un certain François Le Clerc du Tremblay, passé à la postérité sous le nom de " Père Joseph ". Le plus illustre détective privé fut François Vidocq. L’ancien bagnard devenu chef de la Sûreté termina sa carrière à la tête d’un " Bureau de renseignements dans l’intérêt du commerce ". Ses vingt années au sein de la police officielle lui avaient permis de se constituer un gigantesque réseau d’informateurs à travers la France entière et au-delà. La tradition s’est perpétuée. La plupart des grands flics français, une fois venu l’âge de la retraite, poursuivent leur carrière dans des agences de renseignements privées. La règle ne vaut pas que pour le gratin : à l’heure actuelle, près d’un détective privé sur deux est un ancien policier ou un ancien gendarme. Le plus actif est sans doute le capitaine Barril, qui ne dirige pas moins de cinq sociétés. Charles Pasqua, lui, a parcouru le chemin inverse. Le futur ministre de l’Intérieur débuta dans la vie comme détective privé dans sa ville natale de Grasse.
Ce secteur d’activité compte aussi des multinationales, telle l’agence Pinkerton, dont le logo —un œil ouvert— et la devise — " We never sleep " (Nous ne dormons jamais) — sont connus dans le monde entier. Lorsque son fondateur, Allan Pinkerton, mourut en 1923, à la tête d’une fortune de dix-sept millions de dollars, un célèbre escroc, Adam Worth, l’honora de cette épitaphe : " Il a fait légalement plus d’argent que n’importe lequel des voleurs qu’il a pourchassés."
La chasse aux adultères reste l’activité de base des agences de détectives privés, ce qui leur vaut parfois le sobriquet de " brigade des cocus ". Mais c’est loin d’être la seule. Tout le monde fait espionner tout le monde : les chasseurs de tête en quête de recrues dignes de confiance, les patrons à l’affût d’éventuelles indélicatesses de leurs employés, les syndicats cherchant à confondre les patrons abusifs — sans oublier l’espionnage industriel, activité en plein développement sous le vocable plus élégant d’ " intelligence économique ".
Les bons livres suscitent la réflexion, les très bons incitent à l’action. Christophe Deloire a eu l’heureuse idée de compléter son ouvrage par de précieuses annexes qui enseignent tout ce qu’il faut savoir sur l’art de la " planque " et de la " filoche ". Les lecteurs les plus hardis pourront ainsi ajouter de nouvelles pages à cette grande saga des détectives privés.
Christian Lançon