Des cinq films présentés dans cette sélection du Hitchcock des années trente, quatre sont très bons, et seul "Quatre de l'espionnage" est plus faible.
"Les Trente-neuf marches" (1935)
Venant après la première version de "L’Homme qui en savait trop", ce film d’espionnage obéit aux lois du genre, mais aussi aux obsessions de Hitchcock, notamment avec le thème du quidam embarqué par hasard ou par erreur dans une histoire dangereuse où il est à la fois la cible de "méchants" et faux coupable poursuivi par la police, et qui doit s’en sortir par ses seuls moyens. De même, une histoire d’amour vient toujours épicer le drame, quand elle ne prend pas la première place.
Plusieurs séquences sont particulièrement réussies : la première est en duo entre le héros et l’espionne, scène dramatique, elliptique et économe de mots. La deuxième est en trio entre le héros et le couple de fermiers écossais, petit drame de la frustration et de la jalousie tout en regards éloquents. La troisième, comique, est celle de la réunion publique exploitée par le héros pour gagner du temps, et on en retrouve l’idée dans d’autres films de Hitchcock. La quatrième est de nouveau en duo, cette fois entre le héros et celle qu’il va séduire : c’est une scène qui mêle de façon charmante l’érotisme et le persiflage humoristique.
Le film bénéficie d’une bonne interprétation : Robert Donat incarne le héros de manière plus personnelle que ne le font ceux d’autres films anglais de Hitchcock. Madeleine Carroll, blonde hitchcockienne, sait lui donner la réplique sur le même ton léger. Dans le rôle des « méchants », Godfrey Tearle et Helen Haye sont inquiétants à souhait. N’oublions pas John Laurie en fermier jaloux et cupide, ni Peggy Ashcroft sa mélancolique épouse.
Sans être tout à fait le chef d’oeuvre qu’on a dit lors de sa redécouverte dans les années 70, ce film au rythme alerte est certainement, avec Chantage, Agent secret, Jeune et innocent, et Une femme disparaît, l’un des meilleurs de la période anglaise de Hitchcock, et s’inscrit parfaitement dans la perspective de ses réalisations postérieures.
"Quatre de l'espionnage" (1936)
Ce film qui est tourné en 1935 et qui se passe pendant la Première Guerre mondiale anticipe, sur un ton plus audacieusement ironique, les films patriotiques qu'Hitchcock fera lors de la Seconde Guerre mondiale. Le sujet est tiré d'une nouvelle de Somerset Maugham, très librement puisque chez Hitchcock le méchant n'est plus le même, ce qui améliore beaucoup l'histoire.
Le couple principal est honorablement interprété par John Gieguld, encore très acteur de théâtre, et par Madeleine Carroll, qui joue toutefois moins bien que dans "Les trente-neuf marches". En revanche, Peter Lorre est constamment très mauvais, comme toujours, et son cabotinage, dans un rôle à vrai dire impossible et malheureusement pas assez secondaire, gâche en grande partie le film.
Le seul qui joue très bien est Percy Marmont, qu'on retrouvera dans Jeune et innocent, ici dans un rôle ambigu, hélas trop court, comme Hitchcock les aime. La séquence de sa mort est la plus originale et la plus réussie du film : le cinéaste y intensifie très efficacement le suspense en superposant les images de l'exécution de l'espion présumé et le son des personnages - et du chien - qui dans un autre lieu appréhendent sa mort.
Précisons que le film, peu distribué en France, n'a pas de VF et que la copie n'est pas très fraîche.
"Agent secret" (1936)
Ce beau film est caractéristique de la période anglaise des années 30 de Hitchcock : sur un bon scénario de Charles Bennett, Hitchcock montre déjà sa maîtrise dans ce qui fera son succès d'après-guerre : le suspense, mais aussi son sens de l'humour et du tragique, sa thématique du couple, et illustre à la fois les acquis qu'il a su garder du muet (l'admirable scène silencieuse du meurtre de Verloc par Sylvia), et son goût des dialogues savoureux.
On regrette qu'un accident ait empêché Robert Donat, l'excellent héros des "Trente-neuf marches", de jouer le rôle du policier, assez médiocrement incarné par John Loder, mais Hitchcock a eu raison de choisir Sylvia Sydney pour héroïne du film : son visage étrange exprime à merveille la complexité des sentiments du personnage. Face à elle, Oscar Homolka est parfait en exemplaire pathétique de la "banalité du mal". Enfin, William Dewhurst est très amusant en terroriste fêlé, et le jeune garçon joue très juste. Ce film court (1h15), mais dense, intéresse en outre par ce qu'il montre de l'atmosphère londonienne d'avant-guerre.
"Jeune et innocent" (1937)
Resté longtemps inconnu en France, intermède policier dans une série de films d’espionnage, ce film a un sujet typiquement hitchcockien : un quidam est accusé par erreur et poursuivi pour un crime dont il devra se disculper par ses propres moyens, avec une aide féminine imprévue et a priori récalcitrante.
Dans Jeune et innocent, le thème du couple amoureux est particulièrement important, et l’emporte en intérêt sur les péripéties d’une poursuite qui ne se soucie guère de vraisemblance, menée presque comme une bande dessinée sur un ton léger et humoristique à travers une succession de hasards providentiels, avec des gags un peu faciles, un usage ludique de décors miniatures et de maquettes, une bagarre digne d’un western, l’effondrement spectaculaire d’une mine...
Cette désinvolture dans les scènes d’action n’en met que plus en relief le soin, et parfois la gravité avec lesquels est traitée l’idylle entre les deux jeunes héros : l’originalité en est que, contrairement à celle des Trente-neuf marches ou du futur Cinquième colonne, sur un schéma narratif analogue, leur relation est plus sentimentale que sensuelle. Très juvénile et sans « glamour » ni plastique avantageuse, l’actrice Nova Pilbeam incarne une jeune fille de bonne famille, volontaire mais réservée, et surtout très intuitive : c’est avant tout son instinct, avec quelque chose de maternel, qui lui dicte de se laisser séduire et convaincre par le jeune homme, et qui leur permettra de surmonter tous les obstacles. En cela le titre du film est parfaitement choisi : l’innocence de ce couple attachant n’est pas seulement judiciaire, mais plus profonde ; elle tient à leur générosité naturelle, et s’exprime autant par l’insouciance du jeune homme que par le bon coeur de la jeune fille, lequel lui permettra précisément de démasquer in extremis le vrai coupable.
Parmi les réussites du film, on retiendra l’interprétation de Percy Marmont, toujours très élégant, en père de la jeune fille, la causticité de la scène d’anniversaire dans la « high society », la scène de suspension dans le vide de l’héroïne qui anticipe celle de La Mort aux trousses, l’inévitable morceau de bravoure qu’est le fameux travelling avant en plongée de la séquence finale, et d’une manière générale l’art des ellipses.
Comme quoi il n’est pas impossible de faire un bon film avec de bons sentiments.
"Une femme disparaît (1938)
Avant dernier film de la période anglaise de Hitchcock, Une femme disparaît met en scène, de façon très hitchcockienne, l’implication fortuite d’un couple de jeunes gens « ordinaires » dans une histoire d’espionnage, avec cette nouveauté que le contexte politique réel de 1938 – dictatures, bruits de guerre et pacifisme – est plus explicite que précédemment.
De façon originale, le film est à la fois beaucoup plus comique – presque tout le long du film, et surtout pendant les 20 premières minutes – et beaucoup plus sérieux – à la fin, que Les Trente-neuf marches, par exemple : côté comédie, les dialogues sont nettement plus spirituels, et le tandem de comparses Charters – Caldicott, sortes de Laurel et Hardy stupides et mesquins, mais courageux, joué par Basil Radford et Naunton Wayne, est très drôle ; côté sérieux, le couple d’amants adultères joué par Cecil Parker et Linden Travers joue un rôle important dans l’articulation du récit, et le rôle du « méchant » est habilement réparti entre plusieurs personnages inquiétants chacun à sa manière, notamment le docteur (Paul Lukas) et la baronne (Mary Clare).
Originaux aussi sont les personnages de la vieille dame (Dame May Whitty) et de la fausse nonne repentie (Catherine Lacey). Quant au couple principal, il bénéficie du talent du jeune Michael Redgrave (Gilbert), faux mufle persifleur, et du physique agréable de Margaret Lockwood (Iris).
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