Puisqu'il s'agit de "Terreur sainte", de "djihad", bref d'émoi religieux, je n'ai pu que m'écrier plusieurs fois à la lecture : "Mon Dieu que c'est bête !" Ce qui ne m'empêchait pas de tourner les pages, avec avidité. Lire ce livre est presque salissant tellement il est régressif, mais il faut bien avouer, toute honte bue, que régresser peut être jouissif.
J'ai pris grand plaisir à lire les dialogues débilo-hardboiled dont Miller a le secret depuis Sin City ("Elles mourraient pour lui. Mais elles sont trop occupées à tuer pour lui."), et surtout à contempler son noir-et-blanc expressionniste, perpétuellement magnifique. Les images tendent parfois à l'abstraction, voire à la confusion (attends, ils sont dans quelle position, là, à qui est ce pied ?) mais sont toujours d'une beauté à couper le souffle. Pour les architectures, les grosses godasses (ah, ce fétichisme des semelles crénelées) et les acrobaties contorsionnistes, on connaissait son talent, mais Miller étonne aussi par son art du portrait et de la caricature, composant des dizaines de vignettes qui dépeignent un à un, comme ces montages funèbres déposés au pied des memorials, les victimes qui viennent de rendre leur âme à leur Dieu d'amour, quel qu'il soit. Cette litanie de trognes, où se succèdent des anonymes et des leaders politiques (on reconnaît Obama, Bush, Condoleeza Rice, Kadhafi, Ahmadinejad...) est impressionnante, et remplit son office dramatique : elle ponctue et incarne les violences.
Une réserve, toutefois, sur l'objet lui-même : le papier, trop fin, pèche par sa transparence, ce qui gâte la force de certains effets graphiques.
Toujours est-il que. Mon ! Dieu ! Que ! C'est ! Bête ! Idéologiquement surtout. The Fixer est infiniment plus raciste, simpliste, caricatural, et bas du front que Jack Bauer (cf. la scène où il torture le terroriste en lui disant "Mohammed, tu m'excuseras de t'appeler Mohammed alors que je ne connais pas ton prénom, mais les probabilités sont de mon côté"), et la joie qu'il prend à défourailler est un sommet de morbidité, pas de finesse psychologique.
Le commentateur précédent, qui a le mérite de très bien décrire l'objet avant la moindre analyse, pointe fort justement que Miller n'a jamais été une lumière politique (et que par conséquent il serait déraisonnable de chercher ici une quelconque pensée politique ou sociale). Le point sur lequel je diverge de son commentaire, c'est que pour ma part je trouve Holy Terror recevable en tant qu'histoire de super-héros. Je pense même qu'il aurait été très intéressant que Miller s'obstine (c'est sans doute DC qui a refusé ?) à en faire une aventure de Batman et Catwoman plutôt que de changer légèrement les costumes pour "inventer" de transparents ersatz. Il me semble que le genre super-héros permet bien des variations, et qu'un super-héros c'est aussi cela, autant que la noblesse des sentiments et le sacrifice christique à la Daredevil, c'est cette bêtise assumée de "faire le bien" à coups de talons et de Talion, c'est ce sado-masochisme en cuir, c'est cette narration épique, chaotique et spectaculaire. Ce faux Batman et cette fausse Catwoman sont des Batman et Catwoman possibles.