Même s'il n'est pas en soi très étonnant, un phénomène intéressant frappe plusieurs figures marquantes des lettres américaines. Alors que leurs débuts se sont faits sous le signe d'un style assez flamboyant (chacun le sien), ils vont avec l'âge vers toujours plus d'économie de moyens et d'effets. Philip Roth signe aujourd'hui des titres marqués aussi bien par la brièveté que par une simplicité accrue (
Indignation,
Nemesis), Cormac McCarthy écrit de plus en plus à l'os (
No Country for Old Men,
The Road), Toni Morrison explique qu'elle aussi "travaille consciemment et énormément à cela : écrire moins et dire davantage. Ne pas écrire deux pages quand une phrase peut tout contenir. C'est bien plus difficile que de s'étaler. Et c'est ce que je veux désormais. C'est à la fois une envie et une nécessité - j'ai 81 ans, il faut que je fasse vite, donc que j'écrive court!" (Télérama, août 2012).
Ce qu'on avait déjà nettement pu déceler dans son roman précédent,
A Mercy, devient éclatant avec Home. Jamais Toni Morrison n'a écrit un livre aussi court et surtout aussi épuré. Dans A Mercy, on retrouvait encore son goût des ruptures (narratives, temporelles, stylistiques). Ici, plus du tout ou presque. C'est ce qui a pu faire dire à certains de ses admirateurs, même lorsqu'ils reconnaissent les grandes qualités de Home, qu'il manque à la fois de substance et de stridences. Je peux dire quant à moi que je fais partie de l'autre catégorie de lecteurs, celle qui trouve que ce roman bref et décanté est une manière de chef-d'oeuvre (pas au sens où il serait une somme mais bien plutôt une version raffinée de son oeuvre). Je souscris tout à fait à ce qui figure en 4ème de couverture de l'édition française, pour une fois bien inspirée de reproduire les critiques américaines (ici celle du New York Times) : "Ce petit roman est une sorte de pierre de Rosette de l'oeuvre de Toni Morrison. Il en contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable."
Cela posé, de trois choses l'une. Si vous n'avez jamais lu de roman de Toni Morrison, pourquoi ne pas commencer par celui-là? Nettement moins complexe que d'autres, il se laissera plus aisément apprivoiser, ce qui ne vous empêchera aucunement de vous diriger vers les autres pour approfondir. Si vous avez déjà lu tout ou partie de ses romans, soit ce que vous aimez chez elle, c'est justement leur complexité et leur style plus ou moins heurté et par moments volontiers poético-poétique - auquel cas ce sera peut-être quitte ou double avec celui-là - soit vous n'avez pas d'attente particulière quant à la forme qu'elle peut adopter, et vous devriez pleinement trouver votre compte à ce roman quintessencié.
Simple par son titre - mais Morrison a toujours aimé les titres ramassés, souvent des noms courts (Beloved, Sula, Jazz, Paradise...) - Home l'est aussi par sa structure. En italiques, un chapitre sur deux est écrit à la 1ère personne, celle de Frank Money, l'ancien combattant de la guerre de Corée (voir présentation de l'éditeur sur la page de l'édition française :
Home). L'autre, écrit à la 3ème personne, est consacré à un personnage différent à chaque fois (Frank ; sa soeur Cee qu'enfant il sur-protégeait et qu'il a laissée livrée à elle-même après s'être engagé ; Lenore, la grand-mère qui ne les a jamais aimés ; Lily, la femme que Frank rencontre à Seattle après être rentré de Corée). La seule entaille dans cette alternance signale le moment où tout se renoue. Car si Home est comme son titre l'indique histoire d'un retour - Frank va traverser une bonne partie des Etats-Unis pour retourner dans sa Géorgie natale - il est également le récit d'une guérison, pour la soeur moribonde comme pour le frère revenu dans un état d'indifférence que seuls viennent troubler des éclairs de violence ou d'absence.
La grande réussite de ce roman réside, outre dans la puissance d'évocation de son style, dans le fait que Morrison ne cède jamais à la tentation de trop en dire. Bien que donnant toute sa place à un arrière-plan marqué, en romancière consommée elle traite sans trop en faire ses deux grands sujets (le retour au pays de l'ancien combattant, qui plus est noir dans "une armée intégrée qui est le malheur intégré" ; la condition des femmes noires dans un Etat du Sud ségrégué des années 50) et elle ne se laisse jamais aller au discours (cela n'a pas toujours été intégralement le cas dans certains de ses livres précédents). Quand ses personnages n'ont pour certains que quelques pages pour exister, elle les caractérise et leur donne une épaisseur immédiate. Par ailleurs, alors que son personnage souffre de perdre parfois entièrement le sens des couleurs et de ce fait ne plus voir le monde qu'en noir et blanc, elle réussit quant à elle à soigneusement éviter de le dépeindre en noir et blanc. Certes ses personnages rencontrent sur leur route des êtres malfaisants, mais si Home a bien des aspects de fable, il n'est aucunement une fable naïve identifiant clairement les gentils et les méchants. Notons pour finir que demi-teintes et économie stylistique ne signifient pas que le trait ne soit pas net. Il l'est, ce qui achève de faire de ce livre du grand art.
En vertu de ce que j'ai écrit plus ci-dessus, ce roman est également une bonne porte d'entrée si vous souhaitez lire un de ses ouvrages en anglais, car c'est un des plus faciles d'accès :
Home. Dans l'édition française (
Home), la traduction de Christine Laferrière m'a semblé bonne, quoique manquant de rythme et de subtilité par moments. Elle trouve toutefois quelques solutions à des problèmes de traduction difficiles, et insère quelques notes de bas de page bienvenues.
Pour un tout autre regard sur la Géorgie à la même époque, celui d'un enfant issu d'une famille de pauvres blancs, ne pas hésiter à acquérir le très beau livre de souvenirs de Harry Crews,
A Childhood: The Biography of a Place /
Des mules et des hommes : Une enfance, un lieu (voir mon commentaire). Un point commun : la description d'un milieu où les années 30-40 seraient comme il est dit dans Home non pas "ce que les riches appellent la Dépression mais la vie".