Extrait
Les lents créateurs de l'Europe
L'histoire semble se présenter dans ce livre sous une forme relativement périmée, puisqu'elle s'appuie essentiellement sur les grands personnages. Or, depuis le mouvement des Annales, au milieu du XXe siècle, on va chercher l'essentiel de son sens dans l'ensemble des sociétés et des couches sociales. Les historiens qui ont conçu et composé cet ouvrage ont cependant pensé que les hommes et les femmes célèbres pouvaient être les étendards très parlants d'une société et d'une époque. C'est donc en tant que révélateurs de leur temps et héros de la mémoire historique que sont ici présentés les individus qui illustrent ce livre collectif.
Il doit beaucoup à l'ouvrage Hommes et femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne (Flammarion, 2011, traduit de l'anglais), des historiens Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith. Ce livre m'a cependant inspiré une contestation par laquelle je crois devoir commencer. On sait que le terme «renaissance» est tardif dans l'historiographie. Il a été inventé par l'historien suisse Burckhardt, dans l'ouvrage La Civilisation de la Renaissance en Italie, paru en allemand en 1860 et traduit en français en 1885, pour désigner la période qui suit le Moyen Âge traditionnel. Il faut bien constater que la spécificité d'une période suivant le Moyen Âge et appelée renaissance a été généralement adoptée et d'abord par les historiens. j'ai contesté cette périodisation, malgré les nouveautés - qu'on peut appeler «modernes» - qu'apportent en effet le XVe et surtout le XVIe siècle, et qui sont indéniables. Mais pour moi les caractères essentiels du Moyen Âge s'étendent jusqu'au XVIIIe siècle, période où se produisent les deux événements fondamentaux qui créent vraiment la modernité : la naissance de l'industrie en Angleterre puis sur le continent, et la révolution en France, qui se diffusera plus ou moins dans tout le continent au XIXe siècle. On peut dire que ce très long Moyen Âge a été traversé par plusieurs renaissances et a progressé grâce à elles par paliers. On a retenu la renaissance carolingienne et la renaissance du XIIe siècle, et je pense quant à moi que la période des XVe et XVIe siècles n'est que la troisième et sans doute la plus importante renaissance du Moyen Âge. Puisqu'il faut bien, cependant, respecter la périodisation qui est entrée dans la tradition historique, dans mes réflexions et mes travaux je fais cesser le moyen âge à la fin du XVe siècle et j'admets qu'on parle de renaissance pour la période suivante. Toutefois, il m'est difficile d'admettre que, dans leur ouvrage, R. C. Davis et E. Lindsmith aient annexé à la renaissance le XVe siècle qui, malgré des mutations, est décidément un siècle médiéval. J'ai donc choisi de ne pas inclure dans ce livre un certain nombre d'hommes et de femmes du XVe siècle afin d'éviter les portraits redondants. En regrettant de devoir renoncer à un Savonarole, si typique à la fois de l'hérésie et du culte de la pauvreté du moyen âge, j'ai cependant repris, ou ajouté, six personnages du XVe siècle : saint bernardin de sienne et Christophe Colomb sont repris ; Henri le navigateur, jacques coeur, jeanne d'arc et le grand peintre Fouquet sont ajoutés. J'ai également conservé le portrait d'un personnage qui a vécu plus longtemps au XIVe siècle qu'au XVe, Jean Hus (vers 1370-1415) : c'est incontestablement un hérétique médiéval et non un personnage moderne. En reprenant Christophe Colomb, je me suis permis une provocation. On peut en effet considérer, si l'on croit à un aspect géographique de la renaissance, qu'il en est l'un des fondateurs. Mais j'ai tenté de prouver que, de même qu'il avait découvert l'Amérique sans le savoir, il se sentait et agissait comme un homme typiquement médiéval et aurait été très étonné qu'on fasse de lui un inventeur de la modernité.
Revue de presse
Quiconque tenté de voir dans le Moyen Âge cet entre-deux barbare coincé entre les fulgurances de l'Antiquité et de l'époque moderne devrait lire d'urgence cet ouvrage...
Peut-être un jour se dira-t-on que l'on faisait l'histoire ainsi lorsqu'on construisait l'Europe. (Le Magazine Littéraire, décembre 2012 )