Un soir, attendant une correspondance dans une gare, l'attente, la boutique, le rayon des livres, Stefan Zweig. "Hommes et destins".
Choc.
Stefan Zweig est le peintre des âmes. Son génie littéraire exulte dans l'amitié qu'il porte aux personnages dont il retrace la vie, la force psychique, le talent, la singularité, la richesse.
De la vingtaine de portraits, quatre se détachent superbement, magnifiquement. Les lire et relire vous fera trembler vos fondations les plus intimes. Vous ne sortirez pas indemnes de telles rencontres.
Attention.
Proust. La conversion à l'écriture, sa passion, à l'âge tardif, après l'existence mondaine, malgré sa santé très fragile :
"D'un seul coup, Marcel Proust infléchit sa vie. Il reste claustré dans sa cellule du boulevard Haussmann, et, du jour au lendemain, l'oisif, le flâneur qui s'ennuie se met à l'oeuvre, sans répit, et devient l'un des travailleurs les plus acharnés que ce siècle nous donne à admirer dans le domaine de la littérature; du jour au lendemain, il passe de l'existence mondaine la plus divertissante à la solitude la plus complète. Image tragique du grand écrivain : en permanence allongé dans son lit, la journée tout entière, maigre, épuisé par la toux, secoué de spasmes, il a froid perpétuellement. (...)"
Verlaine : "On ne trouve dans cette destinée aucune progression dramatique, il n'y a pas de héros, pas de lutte, pas de conflit : tout n'est que brisure, effritement, enlisement, décadence, déclin.". Grand récit de la relation équivoque avec Rimbaud.
Albert Schweitzer : "Or cette existence est en vérité réellement digne de faire un jour l'objet d'une biographie héroïque, certes non pas au sens ancien et militaire du terme, mais dans son acception moderne, la seule que nous admettions : un héroïsme moral, le sacrifice entier de la personne à l'idée (et ce en l'absence de tout dogme), cet héroïsme qui s'est incarné en des individus comme Gandhi, Romain Rolland et Albert Schweitzer." Voulant porter secours aux plus démunis des démunis et "s'acquitter d'une dette colossale" de l'Europe envers l'Afrique, il décida de créer un hôpital africain.
"Cependant, comment pourra-t-il, sans la moindre connaissance sur le plan médical, mener à bien une telle entreprise ? Un tel détail ne saurait rebuter une volonté trempée comme celle d'Albert Schweitzer. A trente ans, le professeur de théologie, l'un des plus grands organistes d'Europe, le musicologue encensé rejoint paisiblement sur les bancs de l'école à Paris des jeunes gens de dix-huit ans, fréquente la salle de dissection, entamant, malgré de graves soucis financiers, des études de médecine. En 1911, à l'âge de 36 ans, il obtient son diplôme."
Freud. Zweig, son ami (cf. sa mémorable autobiographie
Le Monde d'hier), a l'honneur de rendre le dernier hommage, sur son cercueil, le 26 septembre 1939 au crematorium de Londres.
"De cette profonde dualité - rigueur de l'esprit, générosité du coeur - naquit au terme de son existence l'harmonie la plus parfaite que l'on puisse atteindre dans l'univers spirituel : une sagesse sans faute, limpide, automnale."
Je recommande tout particulièrement cet ouvrage d'exception aux étudiants en lettre, dès le lycée. Pour bien apprécier un auteur, ses écrits, il est en effet indispensable de comprendre leurs âmes. Stefan Zweig, immense biographe, doué d'un génie pour la compréhension des psychologies, y parvient avec un rare talent.