Après deux albums studio décevants et des compilations (best-of et live), Ministry sortait au printemps 2004 son meilleur album depuis
Filth Pig. Un 9ème album qui marque un nouveau tournant dans la carrière du groupe. Parce que, pour la première fois depuis 1987, Al Jourgensen est seul maître à bord (son collègue Paul Barker s’étant retiré) ; parce qu’après les problèmes de drogues qui ont miné le groupe pendant une dizaine d’années, Jourgensen est enfin « clean » ; et surtout parce qu’avec cet album, Ministry revient au son de
Psalm 69, qui lui avait valu la reconnaissance du public au début des années 90. Douze ans après
Psalm 69, la situation est de nouveau la même : une administration cynique présidée par Bush (le fils, cette fois-ci), une nouvelle guerre du Golfe, une société au bord de l’implosion. Comme en miroir,
House of the Molé est également très similaire à son aîné. Al Jourgensen, à la sortie du disque, ironisait : « Ouais, c’est
Psalm 70 ! ». La recette du disque est sensiblement la même : un jeu de mots foireux pour titre (référence à
Houses of the Holy de Led Zeppelin), une inclination indus très prononcée (boîtes à rythme, abondance de samples et effets électroniques), un humour sarcastique et révolté pour dénoncer avec férocité les mêmes cibles : l’impudence des dominants, la bigoterie, la guerre et la télévision. A la sortie de
Houses…, Al Jourgensen déclarait s’être beaucoup amusé à l’enregistrer avec des amis musiciens. Car jusqu’alors, l’essentiel de la conception se déroulait derrière des machines (ordinateur, consoles, synthé, etc.). De fait – et c’est une différence notable avec
Psalm 69 – l’album n’a pas la noirceur de son aîné. Le groupe se fait manifestement plaisir ; on le ressent à travers une certaine spontanéité (
Houses… a d’ailleurs été enregistré en quelques semaines) et la jubilation de Jourgensen jouant avec les samples de discours dégoulinants de moraline du président américain : « We’re fighting a war against Evil. We’re fighting Evil ! » (
« No W » )
« Whenever you see a man or a woman with an uniform, say 'thank you' » (
« WTV »)
« By our action we have shown what kind of nation we are. » (
« WTV »)
« Listen to your mom & dad » (
« WTV »)
« Abstinence for the young people... » (
« WTV ») Une jubilation dans l’ironie et la dénonciation que l’on retrouve dans certains collages de morceaux de discours visant à « faire paraître Bush encore plus stupide qu’il ne l’est », à l’image de l’effrayant : « I have a message for the people of Iraq : Go home and die ! » (
« Wrong »). Une colère omniprésente également dans les paroles, comme cette invective : « What makes you think you've got a god-given right / For killing people in a needless fight ? / You're like a rapist with a target in sight : Democracy » (
« Wrong »).
Houses of the Molé a donc un but clairement militant : pourrir George W. Bush (signe de cette « obsession » anti-Bush : à l’exception du premier, tous les titres commencent par un W). Et pour cela, les outils de Jourgensen, ce sont des textes, des paroles et des collages pleins d’ironie et de révolte. A l’image du premier morceau,
« No ‘W’ » (
« pas de W
» – comprendre : « Non à Bush » ou « Pas de Bush », là encore un clin d’œil à
« N.W.O. », qui ouvrait l’album de 1992 et constituait une charge contre Bush Senior), qui s’achève par : « We’re fighting Evil ! » suivi d’une ovation, un collage répété plusieurs fois, jusqu’à produire un effet de ridicule. Joignant les paroles aux actes, Ministry invita, durant la partie américaine de la tournée qui s’ensuivit, des associations pour inciter les jeunes – souvent abstentionnistes, dépolitisés ou non-inscrits – à s’inscrire sur les listes électorales et voter pour empêcher sa réélection. Si les riffs et la structure de certains morceaux rappellent le meilleur de
Psalm 69 et
Filth Pig, le groupe reprend également des sonorités (tempos, effets de micro, harmonica, bidouillages divers, etc.) issues d’autres de ses disques (
The Land of Rape & Honey,
Dark Side Of The Spoon ou
Animositisomina). On retiendra surtout le brillant
« No ‘W’ » qui ouvre les festivités. Samples de Bush et du
Carmina Burana de Carl Orff, irruption d’un mur de guitares, cavalcade rythmique et paroles incendiaires :
« No ‘W’ » est un classique digne de
« Bad Blood » ou
« N.W.O. ». Le très virulent
« Wrong » est irrésistible : son intro à la basse, sa dynamique prenante et ses riffs rappellent tour à tour
« Filth pig » et
« Just one fix ». Le zapping auditif du très haché
« WTV » (« W. (Bush) TV », illustration de l’omniprésence médiatique du président américain, du caractère lénifiant et de la vacuité de la TV), fait écho à
« TV II » (issu de
Psalm 69), par sa frénésie rythmique, le son de guitare et les riffs à la Slayer. En dépit de ces excellents morceaux, le reste (surtout la deuxième partie) est assez variable, alternant passages jouissifs et d’autres plus fastidieux. Des morceaux comme
« Waiting »,
« Warp City » ou
« Worm » se situent d’ailleurs entre les deux… D’autres, comme « World » ou « WKYJ » sont franchement ennuyeux. Dans son ensemble,
Houses… n’apporte rien de très neuf à la discographie du groupe. Enregistré « dans l’urgence » et en réponse au contexte politique, sa portée militante a primé sur la recherche ou l’aspect expérimental qui avaient caractérisé certains des précédents disques (peut-être sous l’impulsion de Paul Barker ?). De fait, l’album a clairement des airs de déjà vu, de bégaiement discographique. Reste qu’il ouvre une nouvelle période pour Ministry. Après une dizaine d’années marquée par des publications espacées – à cause de sérieux problèmes d’addiction – et parfois médiocres, Jourgensen se lance avec ce disque dans une période d’intense activité : depuis lors, il a sorti en deux ans deux nouveaux disques, accompli deux tournées (dont une en Europe et aux USA), créé son propre label, et sorti un nouvel album avec son projet parallèle Revolting Cocks. Surtout, après trois albums au contenu intime, Jourgensen retourne à l’esprit punk du « protest rock ». Libéré de son addiction aux drogues, le leader de Ministry revient aux préoccupations politiques et sociales qui caractérisaient les productions du groupe au tournant des années 80-90. Pour démarrer cette nouvelle période, cette « renaissance » post-addictive de Jourgensen, Ministry s’est offert un nouveau logo. La première et la dernière lettres sont entourées : le M barré forme deux A (logo anarchiste) et le Y avec la prolongation de la barre forme un Peace & Love (logo pacifiste). Après les disques introspectifs, voilà de retour du « born again » Ministry, plus que jamais politique et rageur, délibérément anar punk et pacifiste.
Mikaël Faujour - Copyright 2012 Music Story