EMI n'avait pas prévu cela de cette façon, mais voilà une édition qui se transforme de facto en hommage posthume, saluant la mémoire d'Alexis Weissenberg disparu le 8 janvier 2012, à l'âge de 82 ans. Un pianiste hors norme, à la fois phénoménal et paradoxal, inscrit dans l'histoire des grands pianistes du XXème siècle, et dont le leg discographique est trop largement boudé par les éditeurs.
Baigné par la musique dès son plus jeune âge, petit pianiste prodige (premier concert public à 8 ans), il tente avec sa famille de fuir sa Bulgarie natale pour échapper à la terreur fasciste. Capturés, placés en camp de concentration, ils ne devront leur salut qu'à la musique, Alexis jouant de l'accordéon pour les gardes du camp. Après trois mois d'enfer, ils sont jetés dans un train à destination d'Istanbul, d'où ils rejoindront Jérusalem (où Weissenberg jouera avec Léonard Bernstein). En 1946 il part pour les Etats-Unis, et entre à la Juilliard School de New York (où il fréquente notamment Artur Schnabel et Wanda Landowska). C'est Vladimir Horowitz qui le pousse à s'inscrire au prestigieux concours Leventritt, qu'il remporte en 1947; il fait alors ses débuts au Carnegie Hall, sous la baguette de Georges Szell : le départ d'une carrière planétaire.
En 1956, Weissenberg déménage à Paris, avant de prendre la nationalité française. Il se retire alors de l'avant-scène internationale pour retravailler sa technique pendant plusieurs années. En 1965 il tourne à Stockholm un petit film avant-gardiste avec Ake Falck (disponible sur le dvd
Alexis Weissenberg - piano) : 3 mouvements de Petrushka de Stravinsky qui vont enthousiasmer Karajan; en 1966 il fait à Berlin un sensationnel retour sur le devant de la scène avec le concerto de Tchaikowsky. Il enchaine alors les concerts prestigieux et une série d'enregistrements qui feront référence : Rachmaninoff, Bach, Chopin, Debussy, Schumann, Brahms, Liszt...
Dans les années 70, via la télévision (et notamment le Grand Echiquier de Jacques Chancel) il devient la coqueluche du public français, développant une notoriété dépassant très largement le cercle des mélomanes; un statut de star populaire qui lui vaudra d'ailleurs les foudres de certains critiques trop bien pensants. Par la suite, Weissenberg se consacrera beaucoup à l'enseignement, mais aussi à la composition (avec un succès très mitigé, d'ailleurs) et à la peinture (réalisant des portraits-tableaux sous forme de collages mêlant réalité et imaginaire); il sera toutefois peu à peu rattrappé par la maladie de Parkinson, dont les premiers signes étaient apparus à la fin des années 80.
Si certains enregistrements de Weissenberg ont souvent eu les faveurs des catalogues, de nombreux autres pourtant remarquables demeurent largement indisponibles. En 2004, EMI France regroupait enfin quelques enregistrements dans sa collection bien nommée des «
Introuvables», un coffret qui l'est effectivement devenu depuis. Un double-cd lui sera aussi consacré dans la collection des "Grands pianistes du XXème siècle", également épuisé.
Ce nouveau coffret EMI est donc une aubaine : celle de retrouver enfin quelques-unes de ces captations qui enthousiasmeront les amateurs. Certaines maintes fois rééditées (concertos de Chopin, 1er de Tchaikowsky, 2ème de Rachmaninov) y cotoient de précédentes rééditions souvent très temporairement disponibles (le 3ème de Prokofiev, le Concerto de Ravel, ou encore le récemment réédité 1er de Brahms), quand il ne s'agit pas de vraies raretés (les concertos de Mozart, le 3ème de Rachmaninov avec Bernstein, ou encore les fameux disques Schumann, mais aussi Gershwin ou Moussorgski).
Ci-dessous le contenu détaillé de ce coffret de 10 cd, pour un total de plus de douze heures d'enregistrement, que l'on ne peut que conseiller vivement, tant qu'il est disponible.
Abréviations utilisées : SWP = enregistrement réalisé à la Salle Wagram à Paris -- Rmst = date de Remasterisation.
CD 1 : les rares Concertos de Mozart, n°9 en mi bémol majeur K.271, et n°21 en ut majeur K.467 (cadences de Weissenberg lui-même), enregistrés avec l'Orchestre Symphonique de Vienne sous la baguette de Carlo Maria Giulini (captés au Simmeringer Hof de Vienne en juin 1978, Rmst 1989).
CD 2 : les 2 Concertos de Chopin, n°1 en mi mineur op.11, et n°2 en fa mineur op.21; l'Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire est dirigé par Stanislaw Skrowaczewski (SWP septembre 1967, Rmst 1992).
CD 3 : le 1er Concerto en ré mineur op.15 de Brahms, avec l'Orchestre Symphonique de Londres sous la baguette de Carlo Maria Giulini (capté en novembre 1972 à l'Abbey Road studio de Londres). Suivent les Variations Symphoniques de César Franck, avec le Berliner Philharmoniker dirigé par Herbert von Karajan (enregistré en septembre 1972 en l'église Jesus-Christus à Berlin-Dahlem). Enfin, Franck encore avec un formidable Prélude, Fugue et Variation op. 18, dans un arrangement de Harold Bauer (SWP juin 1969).
CD 4 : le Concerto n°1 en si bémol mineur op.23 de Tchaikovsky, avec Karajan à la tête de l'Orchestre de Paris (SWP février 1970, rmst 2004). Et le Concerto n°2 en ut mineur op.18 de Rachmaninov, avec Karajan cette fois à la tête de son Berliner Philharmoniker (enregistré en septembre 1972 en l'église Jesus-Christus à Berlin-Dahlem, Rmst 2004).
CD 5 : le Concerto n°3 en ré mineur op.30 de Rachmaninov, avec l'Orchestre National de France dirigé par Léonard Bernstein (SWP septembre 1979, nouveau remastering 2012). Suivit par le Concerto n°3 en ut majeur op.26 de Prokofiev, avec l'Orchestre de Paris dirigé par Seiji Ozawa (SWP octobre 1970, Rmst 1995, paru dans le coffret des "Introuvables").
CD 6 : la Rhapsody in Blue de Gershwin (orchestration de Ferde Grofe), suivie par les Variations sur "I Got Rhythm". La Rhapsodie bénéficie de la clarinette de Karl Leister, le Berliner Philharmoniker est dirigé par Seiji Ozawa (capté en juin 1983 à la Philharmonie de Berlin).
Dans le Concerto en sol majeur de Ravel, Seiji Ozawa dirige cette fois l'Orchestre de Paris (SWP mai 1970, rmst 2004); sans doute l'une des plus belles versions jamais enregistrées de ce concerto. Enfin, de surpuissants Tableaux d'une exposition de Moussorgski (SWP juin 1971, Rmst 1988).
CD 7 : une série de 9 transcriptions d'oeuvres de Bach : Choral "Jesus bleibet meine Freude" tiré de la Cantate BWV.147 (tr. Myra Hess) -- Choral "Nun komm, der Heiden Heiland" (tr. Busoni) -- Choral "Nun freut euch, lieben Christen g'mein" (tr. Busoni) -- Sicilienne de la Sonate pour flûte et clavecin n° 2 en mi bémol majeur BWV.131 (tr. Charles Lüstner) -- Prélude & Fugue en la mineur BWV.543 (tr. Franz Liszt) -- Choral "Ich ruf' zu dir, Herr Jesu Christ" (tr. Busoni) -- Chaconne en ré mineur BWV.543, extraite de la Partita pour violon n° 2 BWV.1004 (tr. Busoni) -- Toccata & Fugue en ré mineur BWV.565 (tr. Busoni) -- Prélude en si mineur, extrait du Petit Livre de Wilhelm Friedemann Bach (tr. Alexander Siloti).
Des enregistrements réalisés en décembre 1972, en janvier, juin, juillet et septembre 1973 (SWP, Rmst 1985).
En complément, la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV.903, et le Concerto Italien en fa majeur BWV.971 (SWP avril 1966, Rmst 2000).
CD 8-9 : deux superbes disques Schumann, avec les Kinderszenen op.15, la Fantaisie en ut majeur op.17, et l'Humoresque en si bémol majeur op.20 (SWP respectivement de mai à octobre 1967, en juin 1968, et en septembre 1977), ainsi que l'Album pour la jeunesse op.68 au grand complet (44 pièces, SWP juin 1973, Rmst 1989). Des enregistrements controversés, mais finalement aussi fascinants qu'introuvables.
CD 10 : un collection de pièces diverses, en forme de patchwork. Beethoven : Sonate n°14 "Mondschein" en ut dièse mineur op.27 n°2 (Adagio sostenuto, SWP avril & mai 1978, Rmst 1989) -- Bagatelle "Pour Elise" en la mineur Wo060 (enregistré à Paris en janvier 1978, Rmst 1988)) -- Rondo a capriccio "Colère pour un sou perdu" en sol majeur op.129 (SWP mai 1977, Rmst 1988).
Chopin : Etude en mi majeur op.10 n°3, Impromptu n° 1 en la bémol majeur op.29 -- Schumann : Arabesque en ut majeur, op. 18 -- Liszt : Rêve d'amour n°3 en la bémol majeur S541 & Valse-Impromptu en la bémol majeur S213 (SWP février 1979, Rmst 1989) -- Tchaikovsky : Berceuse en ut dièse mineur op.16 n°1, dans un arrangement de Rachmaninov (SWP octobre 1976, Rmst 1989).
Debussy : Etude n° 11 "Pour les arpèges composés" en ut majeur op.
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