Après les aventures collectives des Byrds et de Crosby, Stills, Nash et Young, on découvre en février 1971 le premier album solo de David Crosby avec une certaine curiosité : l'homme a-t-il, à l'instar de tous ses ex-compagnons de route, assez de talent pour passer de l'expérience de groupe à la solitude de la création individuelle ? Le guitariste-chanteur-auteur-compositeur-producteur répond avec malice en s'entourant pour l'occasion de tous les meilleurs musiciens de la côte ouest, auxquels la porte des studios de Wally Heider à San Francisco est grande ouverte, jour et nuit. Défilent alors aussi bien des membres de Grateful Dead (avec lequel David Crosby était monté sur scène épisodiquement quelques mois auparavant sous le nom de David And The Dorks) dont Jerry Garcia (admirable sur le bonus CD
« Kids And Dogs »), Mickey Hart, Bill Kreutzmann et Phil Lesh, Michael Shrieve et Greg Rolie, transfuges du Santana Band, Grace Slick et Paul Kantner entre autres de Jefferson Airplane, ainsi que les inévitables Joni Mitchell, Graham Nash et Neil Young. Du beau linge pour un disque aérien, atmosphérique même, où les performances vocales sont mises en avant bien plus que les textes (trois instrumentaux sur neuf chansons), le goût de David Crosby pour les accords de guitare en open tuning ou vaguement jazz renforçant une impression de douceur cotonneuse, uniquement mise à mal quand le gratin de la guitare ici présent laisse éclater sa fougue (Neil Young, Jerry Garcia, Jorma Kaukonen). L'homogénéité de l'album empêchera même qu'on puisse en isoler une partie,
« Music Is Love » et
« Orleans », les deux titres appelés à l'illustrer ne rencontrant pas de succès. Le premier aurait pu pourtant figurer sur un disque de CSN&Y puisque seul Stills manque à l'appel mais l'extrême et redondante simplicité des paroles l'empêche de décoller, à l'inverse du magnifique chant quasi a cappella qu'est le deuxième, traditionnelle chanson d'écolier (d'origine médiévale :
« le carillon de Vendôme ») qui vante, en français, les beautés de nos cathédrales ou églises, sujet peut-être trop vaste et érudit pour être traité en deux minutes (Orleans, Beaugency, Notre Dame du Cléry...). Qu'importe, l'essentiel est ailleurs et d'abord dans les harmonies vocales murmurées qu'on trouve tout au long du disque, sur
« I'd Swear There Was Somebody Here » hanté par Christine Hinton, la compagne de Crosby récemment disparue, dans les hauteurs inouïes de
«Tamalpais High (At About 3) » ou sans paroles avec
« Song With No Words » puisque la musique se suffit à elle-même (Garcia, Nash, Casady, Kaukonen, Shrieve, Rolie !). Le rire d'enfant de
« Laughing » résonnera quant à lui sur l'album en concert
4 Way Street de CSN&Y (du moins, sur les bonus du CD) ainsi qu'à l'occasion des retrouvailles des Byrds en 1973, où la voix cristalline de Crosby illumine cette décevante réunion. Celui-ci s'affranchit d'ailleurs de tout compagnon pour
« Traction In The Rain », à l'exception de Nash pour son chant et de la très belle harpe de Laura Allan. Mais le musicien californien est un joueur aussi collectif qu'instinctif : alors peuvent pleuvoir les notes électriques de
«What Are Their Names » pour une dénonciation en règle des puissants de ce monde, thème cher à l'activiste social qu'est le chanteur, avec lui-même, Young et Garcia en roue libre, le tout porté par les plus belles voix de la côte ouest (Paul Kantner, Joni Mitchell, Grace Slick,Jerry Garcia, Phil Lesh, David Freiberg et Graham Nash).
« Cow-Boy Movie » enfonce le clou avec la même recette (enregistrement en direct après deux uniques répétitions) pour un terrible blues électrique sur lequel Crosby pastiche en plus de huit minutes les membres de CSN&Y, sans s'oublier toutefois (
« Fat Albert », c'est lui !), histoire de remuer le couteau dans la plaie, à cette époque béante, de leur amitié qui s'effilochera au cours des années et des excès de Crosby (égo, cocaïne, alcool) mais qui jamais ne s'éteindra, pour le bonheur de ce dernier qui prouve encore sur cet album solo qu'il est d'autant meilleur qu'il est (très) bien entouré. Pour l'anecdote, les photos recto et verso de la pochette du pressage français du 30cm avaient été inversées en 1971. David Crosby s'en est aperçu en...1990.
Thierry Gaydon - Copyright 2013 Music Story