Difficile de ne pas rendre compte de deux aspects en parlant de ce film : exprimer l'enthousiasme que soi-même et un certain nombre d'autres spectateurs que l'on connaît ont pu ressentir en voyant cette oeuvre pleinement aboutie, un des plus beaux exemples de l'art cinématographique aujourd'hui ; faire état de ce qui fait que plus d'un spectateur est resté au bord de la route, pour faire un mauvais mot (que j'assume néanmoins). Comme je souscris intégralement à ce qu'écrit Zybine, je vais me contenter d'ajouter quelques raisons pour lesquelles il me semble qu'il faut absolument faire le voyage, malgré les préventions que certains peuvent avoir et le fait que la destination naturelle de ce film, comme beaucoup d'autres mais peut-être plus encore pour lui, est la salle de cinéma, où le rapport au temps et à l'objet filmique n'a rien avoir avec celui que l'on peut avoir dans son salon. Autant dire que si l'on saucissonne les 2h30 que dure le film, une partie de l'effet sera perdu. Si ce film ne me semble absolument pas poseur ou volontairement abscons, s'il s'agit selon moi de ce que le cinéma dit d'auteur peut produire de meilleur, d'une oeuvre aussi raffinée qu'elle a du sens, il ne faut évidemment pas cacher que si l'on attend avant tout un récit assez serré et des rebondissements, il vaut tout de même mieux ne pas s'embarquer.
On aura souvent entendu à propos de ce film qu'il est en deux parties, et que sa première moitié consiste essentiellement en un long trajet en voiture, de nuit, entrecoupé d'arrêts où un procureur et des policiers sont en quête de l'endroit où le corps d'un homme a été enterré. Son meurtrier présumé, ivre le soir du crime, n'ayant que des points de repère peu précis pour permettre à cette compagnie de retrouver cet endroit en pleine campagne anatolienne, la quête tourne légèrement à l'absurde, et en tout cas va littéralement et métaphoriquement faire faire un voyage jusqu'au bout de la nuit à ses protagonistes. La deuxième moitié, qui semble opérer un décrochage en suivant essentiellement le personnage du médecin, de jour, ne fait que recueillir les fruits de ce à quoi il a été exposé (et le spectateur avec lui) pendant la nuit. Soit, ni plus ni moins, que la densité et la complexité de l'humain.
Dans un entretien (Positif n°609, novembre 2011), Nuri Bilge Ceylan explique sa démarche : "Si vous voulez trouver quelque chose, il faut d'abord vous perdre. Je voulais effectivement que les spectateurs n'aient pas plus de repères que les personnages et que, peu à peu, ils apprivoisent la lumière. Cela ne me semblait pas important, dans ce prologue, de savoir si c'était un meurtre, une bagarre, un accident. Ce n'est pas cette vérité-là que je cherchais. il ne me semblait pas essentiel de montrer ce qui est arrivé. Je n'avais pas envie que le public en sache plus que mes protagonistes. (...) Si vous regardez bien, vous remarquerez que la caméra est avec le docteur du début à la fin. Je ne filme jamais rien qui soit hors de son champ de vision. Je montre les autres personnages dans la mesure où ils sont en rapport avec lui. D'observateur passif, il devient peu à peu participant. Le c½ur du film, c'est son rapport avec le procureur, car il est amené à se remettre en question et il évolue pendant ce voyage. Le spectateur est amené comme lui à voir les choses sous une lumière différente. Face au miroir, à la fin, le médecin ne peut plus supporter de se regarder."
Il n'y a toutefois rien de systématique dans cette démarche, rien de théorique dans ce que le film propose, juste une cohérence profonde dans la façon de confronter le spectateur à des personnages immédiatement dotés d'une épaisseur d'humanité qui n'a pas besoin d'artifice particulier pour exister. Fidèle à sa manière, Ceylan ne souligne pas ce qui peut - en particulier dans le dialogue - être déterminant pour la compréhension que l'on a des événements ou des êtres. Au spectateur d'être attentif, d'absorber conversations triviales (qui peuvent pourtant en dire long) et clés essentielles, qui surgissent comme par mégarde, sans que la caméra ou le scénario y fassent un sort, pour ensuite ne pas tout mettre exactement sur le même plan. Ce que le film propose, son trajet, le dilemme moral qui se fait jour peu à peu, se chargent alors - patiemment mais sûrement - de cette densité et de cette complexité dont je parlais plus haut. C'est sans doute pour cela que l'on ne peut pas, avant tout, ne pas penser à la façon qu'a la plus haute littérature de créer une telle épaisseur. Si Ceylan a de toute évidence toujours été profondément influencé par
Dostoïevski - le conflit moral est au coeur de certains de ses précédents films, en particulier des
Trois singes - la nouveauté de ce film est que les influences se multiplient et se croisent, rendant la pâte plus riche et plus malléable. J'en retiendrais au moins deux, celle de
Tchekhov, évidente rien qu'avec le choix du médecin comme réflecteur principal, mais qui se sent dans l'appréhension de l'humanité que peut en avoir le personnage (et sans doute le cinéaste). Et celle de
Beckett, qui explique une autre nouveauté que Zybine a raison de noter, l'humour. Tour à tour noir, absurde, à froid ou plus chaleureux, l'humour est loin d'être absent de ce film. Si l'on ajoute à cela que Ceylan s'éloigne - à mon avis pour le meilleur - des rives de l'ennui existentiel à la Antonioni qui imprégnaient tous ses films précédents, pour s'intéresser à des personnages à la fois simples et complexes qu'il creuse de façon à ce que nous-même approfondissions notre relation à eux, on comprendra pourquoi je pense que c'est à la fois une oeuvre importante et son chef-d'oeuvre.
En citant ces hauts patronages littéraires, je ne veux d'une part pas écraser Ceylan, d'autre part pas le moins du monde suggérer qu'il ne s'agirait pas pleinement de cinéma. A aucun moment on ne peut se dire que cela ne pourrait être autre chose qu'un film, et pourtant Ceylan rivalise avec la littérature pour ce qui est de la densité qu'il arrive à susciter. On sait que Ceylan est photographe, ce qui a d'ailleurs été un bon point d'attaque pour ceux qui ne goûtaient que modérément ses films. Plus beau que jamais quant à la photographie, "Il était une fois en Anatolie" est peut-être de ses films (en particulier les deux précédents) celui qui se soustrait le mieux à cette accusation. Si la beauté des scènes de nuit est frappante, si les éclairages des intérieurs sont conçus pour rappeler des tableaux de Vermeer, si certains cadres sont évidemment picturaux, le mouvement propre au cinéma et surtout la variété des moyens employés l'emportent et dynamisent une beauté qui ne se fige jamais vraiment, même pendant les moments plus statiques.
Hélas, et c'est là que le bât blesse pour ceux qui découvriront cette oeuvre sur leur télé et pas dans de bonnes conditions de projection, la qualité d'image des éditions Memento n'est pas tout à fait à la hauteur de la splendeur visuelle de cette oeuvre. Si l'on a le choix, il faudra bien évidemment se porter sur
le blu-ray, un bon cran au-dessus du dvd, mais les noirs et les teintes chaudes, dont on aura compris qu'ils sont omniprésents dans la 1ère moitié, ne sont pas restitués à la perfection. Quant
au dvd, il propose un master qui manque cruellement de définition, granuleux et parfois bien trop bruité. Dans les deux cas, il n'y a qu'une VOSTF (2.0 ou 5.1, master DTS-HD pour le blu-ray). Si l'on ajoute à cela que le seul supplément qui vaille, un making-of de 21', est d'un intérêt limité, on mesure à quel point cette édition est une petite déception. Certes, il est toujours intéressant d'être plongé dans des scènes de tournage et de voir l'équipe au travail, mais tout cela reste un peu anecdotique. Aussi bien sur le plan de la technique que sur celui des bonus, l'édition est insuffisante. C'est d'autant plus dommage que si un film exigeait perfection technique de la reproduction et pertinence dans l'accompagnement critique, c'était bien celui-là.
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