Il Giasone, autrement dit Jason, fut l'opéra italien le plus représenté au XVII ème siècle. Composé en 1649, soit 8 ans après La Didone, il précède de 2 ans La Calisto.
Je reprends mes critères d'appréciation et, la production de La Didone vue précédemment étant à ce point dissemblable de celle-ci, j'ai trouvé intéressant d'établir des comparaisons.
La qualité musicale du plateau (ensemble orchestral, solistes) :
L'admirable musique de Cavalli est bien présente et non aux abonnés absents comme elle l'est par moments avec les Arts Flo dans La Didone. Federico Maria Sardelli dirige le Symphony Orchestra of Vlaamse Opera avec précision et une rare élégance. Il connaît son Cavalli sur le bout des doigts ... et même de la flute à bec. A tel point qu'au lieu d'emprunter à d'autres ouvrages ou à ses contemporains pour combler les parties instrumentales manquantes il les a lui-même écrites « alla Cavalli » et bien malin qui découvrirait ce qui est de la main de l'un ou de l'autre.
Vocalement parlant tous les solistes principaux m'ont convaincue. Quel plaisir d'entendre Christophe Dumaux (un Jason don juan tout mignon et cabotin irrésistible) qui démontre de grands talents de comédien en toute circonstance. Katarina Bradic (Médée) est une magnifique figure de proue, convaincante de bout en bout elle impose son indéniable beauté et sa prestance tant dans les duos amoureux que quand elle invoque les esprits infernaux (sur le très inspiré « dell'antro magico »). Robin Johannsen (Hypsipyle) n'est pas en reste, touchante et combative. Il convient d'ajouter les excellents Emilio Pons (Egeo) et Filipo Adami (Demo le bègue). Les autres tels Filippo Adami (Demo) et Angélique Noldus (Alinda) sont également très bons.
La qualité de la mise en scène : sert-elle ou dessert-elle l'oeuvre ?
Je ne trouve à cette mise en scène que des qualités.
Pas le moins du monde prétentieuse, elle est généreuse, inventive, jubilatoire. C'est un spectacle vivifiant et léger car n'oublions pas que ces opéras étaient destinés à Venise à un public populaire et c'est pourquoi ils regorgeaient d'épisodes burlesques.
Aussi Mariame Clément n'a-t-elle aucunement occulté tout ça. Tout se déroule dans un décor unique et fourre-tout mais qui ouvre des combinaisons multiples tant il regorge de passages, trappes, escaliers et coursives en tout genre. Même si tout baigne dans une ambiance qui pourrait paraître loufoque l'histoire est bel et bien racontée et c'est une réussite d'être restée fidèle au fond dans une adaptation à la forme plutôt extravagante ... personnellement pour mon plus grand plaisir.
Un exemple parmi bien d'autres, la façon dont Jason et Médée nous sont successivement présentés sur le sublime « Delizie, contenti » est un émerveillement. C'est à la fois inventif, lumineux et hautement suggestif.
Et ce sera pour moi toujours infiniment plus intéressant que les mises en scène insignifiantes, prétentieuses, chichiteuses, plates ou vulgaires qu'elles soient de facture plutôt « classique » ou plutôt « moderne » qu'on peut voir trop souvent. Et il y en a même qui s'ingénient à cumuler ...
A la troisième vision de La Didone je me posais encore des questions sur la compréhension de ce que je voyais, à la troisième vision d'Il Giasone je découvre avec plaisir une foule de détails et intentions qui m'avaient échappé précédemment.
Autant dire que par comparaison La Didone me parait ennuyeux et Il Giasone de fait réellement jubilatoire. Heureusement qu'il y a Cavalli dans un cas comme dans l'autre mais je le goûte mieux dans Il Giasone car je suis plus disponible et plus ouverte à cette écoute que dans l'autre.
Giacinto Andrea Cicognini, l'auteur inspiré du livret est aussi l'auteur de « il convitato di pietra » qui inspira Molière pour son Don Juan. Et qui sait si ce n'est pas Cavalli, qui côtoya Molière au cours de ses 2 années à Paris en 1660 et 1661 (cf
« Ercole Amante » aux Tuileries : Mémoires imaginaires de Francesco Cavalli (1659-1662)) qui lui parla de l'oeuvre de Cicognini (décédé en 1651) et fut ainsi à l'origine de la création de son Don Juan ?
Et finalement cette mise en scène reflète pour moi une personne très certainement elle-même très généreuse, je parle de Mariame Clément, ce qui me donne envie de mieux la connaître.
Ce Jason est sa première mise en scène disponible en DVD, et c'est dommage car elle en a signé d'autres (à voir sur son site de très belle facture mariameclement.com) qui mériteraient certainement d'être éditées tel son Platée avec l'excellent Christophe Rousset, qualifié par la critique de « spectacle enthousiasmant, jubilatoire, euphorisant et musicalement superbe ».
Mais bien entendu celui qui n'a pas aimé son Giasone risque bien de ne pas aimer son Platée non plus ... pour les mêmes raisons.
Alors qu'il y a en DVD / Blu Ray 6 Retour d'Ulysse, 9 Couronnement de Poppée (et même pas le meilleur selon moi), ce qui me réjouit bien entendu, il n'y a qu'un seul Platée celui certes remarquable de Minkowski et Laurent Pelly. Alors il y a la place pour cette autre production de Platée qui doit d'ailleurs être reprise en 2013 et 2014.
Mais je m'égare un peu ...
J'ai souvent remarqué que c'est dès les toutes premières minutes qu'une mise en scène va être pour moi géniale, détestable ou encore me laisser indifférente. Et on sait bien qu'il faut peu de chose pour qu'une mayonnaise prenne ou ne prenne pas. Il est rare que cette toute première impression soit infirmée par la découverte de la suite. Pour moi il est clair que pour ce Giasone la mayonnaise a bien pris, et je comprends aussi qu'elle puisse ne pas prendre du tout pour certains car nous n'avons pas tous les mêmes sensibilités.
La qualité du son, la qualité de la réalisation, la qualité des images :
Je n'évoquerai que ce qui m'est apparu comme très perfectible : l'éclairage.
A moins que ce je considère comme des défauts ait été voulu.
Le livret de Il Giasone comprend un texte sur la vie de Cavalli, des commentaires sur la partition, un résumé de l'intrigue clair et complet du prologue et de chacun des actes. Et nous avons en bonus une interview de Mariame Clément, bien trop courte à mon goût ...
Et pour terminer j'en viens à me dire que le 4 dont j'ai gratifié La Didone me parait maintenant infiniment généreux !!!