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Ils désertent [Broché]

Thierry Beinstingel
4.4 étoiles sur 5  Voir tous les commentaires (5 commentaires client)
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Description de l'ouvrage

22 août 2012 Littérature Française
VRP en papier peint, celui que ses collègues appellent l « ancêtre » fait relier ses échantillons dans de gros volumes à couverture de cuir. Ils racontent quatre décennies d intérieurs à la française, depuis les motifs bariolés du yéyé jusqu à la tyrannie du blanc. Mais sa vraie passion, c est la correspondance de Rimbaud, celle des pistes africaines, quand le poète était aussi voyageur de commerce. Il l emporte partout, dans les petits hôtels aux réceptionnistes parfois mal aimables, la feuillette au resto chinois ou à la pizzeria, y songe encore en traversant la place déserte d un patelin, cigarette aux lèvres. Et chaque fois qu un rendez-vous l amène du côté de Charleville, il va se recueillir sur la tombe de son compagnon de route.
Une jeune femme fraîchement nommée à la tête de l équipe a pour mission de convaincre ce poète du papier peint de s adapter au nouveau concept global de l entreprise : amener les gens à acheter un canapé assorti au revêtement du mur. Mais lui refuse d en entendre parler. Quand il pense aux milliers d années qu il a fallu à l homme pour apprendre à se tenir debout, vendre des canapés lui semble une défaite.
La nouvelle responsable sait toutefois que les canapés ne sont qu un prétexte. L ancêtre est usé, ses méthodes sont caduques, à l image du cuir craquelé de ses reliures. Il indispose la direction qui veut se débarrasser de lui. Or aucun canapé ne l attend nulle part. Le priver de la route, des petits hôtels et des restos chinois ; l empêcher de contempler les stations-service et les aires de repos avec les yeux de Rimbaud, c est le réduire à néant.

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Descriptions du produit

Extrait

Maintenant que le camion est parti, la femme pourrait ouvrir la portière de sa voiture, s'installer et démarrer. Mais elle n'en fait rien, elle s'appuie sur l'aile. C'est une sorte de gros break déglingué, d'une couleur de survêtement usé, hésitant entre le vert et le brun et que le soleil ne parvient même pas à faire luire. Les suspensions fatiguées laissent choir le coffre jusqu'aux graminées rachitiques d'une pelouse que personne ne vient tondre. La femme s'appuie sur l'aile, comme assise, les yeux fixant l'immeuble devant elle, et on entend encore le camion tourner le coin de la rue dans un craquement de boîte de vitesses. Le soleil tape avec violence sur les vitres et réfléchit une étoile de lumière qui aveugle les passants. Malgré l'éblouissement, on distingue l'ombre de deux enfants à l'intérieur du véhicule, deux têtes qui émergent à peine des sièges arrière. Les formes d'un abat-jour et d'une plante verte indéterminée finissent de remplir l'espace du break. Maintenant la femme, toujours appuyée, allume une cigarette sans quitter l'immeuble des yeux, indifférente aux enfants. On voit nettement la fumée qui l'enveloppe, puis, alors que la première bouffée s'évanouit, elle laisse pendre la main qui tient la cigarette le long de la carrosserie. Elle est blonde, cheveux mi-longs, vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, petite et menue, disproportionnée par rapport au gros break, en désaccord avec lui, comme si ce véhicule lui avait été prêté à l'occasion du déménagement.
Toi, tu es arrivée au moment où le camion démarrait, avec l'inscription Garde-meubles travail soigné qui s'est éloignée lentement. Tu as garé ta voiture sur le trottoir d'en face, au-delà du terre-plein. Tu as cru voir au moment où le camion s'ébranlait un geste du conducteur, vitre baissée, une sorte d'au revoir, et c'est alors que tu as remarqué la femme et le break. Et l'autre aussi, au moment où tu es sortie de ta voiture, cette voisine qui traîne souvent par ici ses savates et la même vieille blouse à fleurs bleues, et qui semble surgir de nulle part à chaque fois. Elle dit : Ils désertent. Et toi, tu comprends «île déserte». C'est seulement quand tu t'attardes sur la silhouette de la femme qui a allumé sa cigarette de l'autre côté de la rue, appuyée d'un air las sur la carrosserie du vieux break, indifférente aux enfants pourtant en plein soleil dans l'habitacle, scrutant l'immeuble bardé de pancartes «à vendre» ou «à louer», c'est seulement à ce moment précis que tu comprends le véritable sens. Ils désertent. Même pas le temps de répondre que la voisine a disparu. Restent cette femme et toi, sur le trottoir d'en face, au-delà d'un terre-plein grossier, constitué de mottes stériles posées au hasard entre deux bordures de trottoir sans qu'on sache bien pour quelle raison elles séparent les voies d'une avenue qui ne mène nulle part. Dans ce nulle part, tu as garé ta voiture, un véhicule récent à peinture métallisée, quelque chose qui jure ici, de la même manière que détonnent tes habits trop neufs, l'allure décidée de qui a un boulot solide. D'ailleurs, tu as encore de multiples choses à faire et ton regard délaisse la femme appuyée, sa cigarette, le vieux break. Tu montes les quelques marches vers la résidence, puis tu fais demi-tour vers ta voiture, tu ouvres le coffre et saisis le sac de voyage que tu avais oublié de sortir. La femme de l'autre côté de la rue n'a pas bougé. Tu lui tournes à nouveau le dos et tu repars vers la résidence.

Revue de presse

Drôle d'endroit pour une rencontre. Ils désertent a pour décor une de ces boîtes où le vocabulaire de la vie quotidienne est résolument commercial...
De manière générale, méfiez-vous du canapé, nous dit l'auteur, Thierry Beinstingel. Ayez conscience de l'aliénation lorsque vous l'achetez. C'est la fin de la jeunesse, «la mort de l'homme», dit l'homme du livre, qui partage la vedette avec une jeune femme...
Cheminant avec l'un, avec l'autre, en alternance, nous vérifions leur appartenance au monde d'aujourd'hui, redoutons leur défaite, adoptons leurs victoires. Nous voilà sur un balcon, perdu «au milieu d'une mer d'indigo», ou arrêté en bordure de bitume, bouleversé par les odeurs d'herbe qui s'épanouissent, la «parade sauvage». Rien de plus poétique que ce roman du travail, rien de plus profondément original que ces deux individus pris comme tout un chacun dans la marche de l'entreprise. (Claire Devarrieux - Libération du 6 septembre 2012 )

Beinstingel a réussi son roman d'entreprise, un genre casse-gueule, dont Houellebecq et son Extension du domaine de la lutte seraient le mètre étalon. Chef des ventes en chemisette olivâtre, pot de départ avec gobelets en plastique sur la table de ping-pong, petites villes constellées de panneaux "A vendre", on est ici assez loin de la success-story à la Capital. Et, pourtant, on ne lâche pas cette "vie d'un commis voyageur", hypnotique comme la ligne blanche de la nationale dans la nuit. (Jérôme Dupuis - L'Express, octobre 2012 )

C'est un roman sur l'univers de la vente, extrêmement commun en cette période. Thierry Beinstingel y met en regard l'école du bon sens traditionnel face aux nouveaux commerciaux au coeur froid et en costume anthracite, qui cherchent le « client volatil », celui « qui n'a que faire de la confiance »...
C'est écrit fin, avec précision. Thierry Beinstingel sait se mettre à la portée de tous sur le même plan, avec la plus totale sincérité. On sent tout du long son empathie avec ses créatures immergées dans le monde du travail et de l'exploitation qui se modifie sans cesse. (Muriel Steinmetz - L'Humanité du 11 octobre 2012 )

Détails sur le produit

  • Broché: 260 pages
  • Editeur : Fayard (22 août 2012)
  • Collection : Littérature Française
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2213668825
  • ISBN-13: 978-2213668826
  • Dimensions du produit: 21,4 x 13,4 x 1,2 cm
  • Moyenne des commentaires client : 4.4 étoiles sur 5  Voir tous les commentaires (5 commentaires client)
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5.0 étoiles sur 5 0°o Ile DéSeRtE un peu 4 novembre 2012
Par M. Lyre
Format:Broché|Achat authentifié par Amazon
De la littérature, de la vraie! Aucune identité de personnage mais une personnification à travers deux pronoms personnels : le "tu" de "la petite sportive" à qui l'on signifie qu'elle sera promue directrice des ventes si elle réussit à virer "l'ancêtre", qui lui, correspond au "vous", meilleur commercial de l'entreprise en question pourtant, celui qui lui fait gagner le plus d'argent justement, mais dont le départ signifierait un electrochoc susceptible de rendre "intranquille" toute l'équipe commerciale, qui se doit de se tourner vers d'autres objectifs de vente d'après la direction.
Rencontre du tu et du vous. Opposition. Intercompréhension de surface. Et au moment où le tu ne sait plus, veut et ne veut plus tuer professionnelllement sa cible en le licenciant, le vous déserte par défaut, ironie du sort, en échappant de peu à la mort. Le tu végète alors, après un salvateur épisode de démence exutoire au bureau (ce qu'elle fait cette petite sportive d'ailleurs, on en rêve tous, en tout cas vis à vis de ces gens qui passent leur temps à piétiner celui des autres ...), et puis c'est le il qui l'emporte, jusqu'à la nouvelle rencontre fortuite du tu et du vous qui vont transformer cette désertion commune en havre de paix où les livres vont régner...
Il y a des pages sublimes, notamment lorsque l'ancêtre vend son papier peint rouge, l'orgie des sens déraisonne;-)...; ou quand il roule sur l'autoroute et que la frénésie de son esprit surprend la rationalité du récit, aussi quand le tu et le vous convergent sur une aire d'autoroute sans le savoir (même appellation pour le nid des aigles), morceau d'écriture parallèle incroyablement talentueux, comme tous ses morceaux de papiers peints, petite musique rimbaldienne assortie, composant une partition mauve et jaunie de la vie des mots d'une existence, d'une expérience, qui finalement prennent le pouvoir petit à petit... Ils désertent à la folie 0°o.
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4.0 étoiles sur 5 Blues 23 janvier 2013
Par Dominique Andrieux TOP 500 COMMENTATEURS VOIX VINE™
Format:Format Kindle|Achat authentifié par Amazon
A deux doigts de la retraite, il vendrait encore des survêtements à des vaches ! C'est un héros des temps modernes, voix de velours, son art de la vente relève quasiment de l'hypnose. Sa vie c'est sa voiture et les chambres d'hôtel: un yogi de la modernité, la route, sa voiture et lui ne font plus qu'un, il n'est qu'un engrenage. Mais il ne veut entendre parler que du papier peint. Le staff de sa boite, à l'affut des tendances, veut le voir changer pour le canapé; changer ou partir. Comme il n'est qu'une machine, où est le dommage ?
Elle est fraiche et sautillante, joggeuse à ses heures, arrivée là par aubaine alors qu'elle végétait dans des boulots sans paye ni saveur. Sa mission: développer la vente des canapés (la nouvelle tendance) et virer le vieux qui ne veut rien savoir. Elle veut s'assoir à la table de la société de consommation: avoir un appart à elle, des bibelots, une télé, un canapé ?
Alors il va falloir s'y coller et s'occuper de l’ancêtre. S'en occuper, c'est le connaître et découvrir son humanité: ses arrêts sur le bord de la route pour retrouver le réel, le mystère de la vie dans l'herbe du bas-côté, sortir de l'artificiel, qui vous enveloppe comme une coquille, la voiture, la route, la chambre d'hôtel, lâcher les gestes machinaux, le pilotage automatique, et s'ouvrir à la conscience: saisir une betterave glaiseuse comme un germe de vie pour vérifier que ce n'est pas une illusion. Mais surtout, garder le mythe près de soi, les "correspondances", le grand voyage, l'orient, le commerce des armes et les horizons lointains: Rimbaud comme livre de chevet. Faire régulièrement un détour dans les Ardennes pour marcher vers la relique, humer le parfum du vrai voyage, une sépulture comme un centre.
C'est un livre qui se lit avec la même ambiance que celle qu'on trouve dans le piano de Bill Evans, avec la même conclusion: You must believe in spring !
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1 internautes sur 2 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 LE GONCOURT pour ce Livre 27 octobre 2012
Format:Broché|Achat authentifié par Amazon
enfin un livre très contemporain,avec la poésie de Rimbaud et les idées préconçues des chefs et sous chefs qui n'ont pour seul talent que protéger leur petit pouvoir.
ce livre est une histoire digne d'un conte de fée
je l'ai lu d'un trait à petite gorgées comme un bon vin
et le savoure la fin
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