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Y a-t-il des images de la Shoah ? Cette question peut appeler une réponse factuelle : cest un fait que les nazis, dans le tour méthodique et administratif de leur folie persécutrice, ont beaucoup filmé et photographié ce qui se passait dans les camps, et quils ont finalement détruit la plupart de ces traces accusatrices. Il ne reste ainsi pratiquement aucune image des camps dextermination. Mais la question a une autre dimension. Quand, en 2001, dans le catalogue
Mémoire des camps. Photographies des camps de concentration et dextermination nazis, Georges Didi-Huberman commente quatre clichés photographiques pris en août 1944, par le Sonderkommando du crématoire IV dAuschwitz, il soulève une violente polémique : pouvons-nous nous servir de limage pour enrichir notre connaissance de la Shoah ? Si le sort réservé aux prisonniers de Treblinka, Sobibor, Chelmno
est de lordre de linimaginable, de lirreprésentable, alors en montrer quelque chose, fût-ce une image authentique, cest en trahir la vérité. Fidèle à cette position, Claude Lanzmann, dans son film
Shoah (1985), conduit lévocation des camps de la mort à partir de récits dhistoriens et, surtout, de la parole de témoins. Si, au contraire, loin dêtre un absolu dépassant toute imagination possible, lévénement de la solution finale est une horreur humaine, trop humaine, jusque-là inégalée, alors limage peut en parler sans, évidemment, prétendre tout en dire. Le débat crispé dont Georges Didi-Huberman restitue les grandes lignes dans
Images malgré tout (louvrage contient le commentaire à la source de la controverse) nest pas sans évoquer les violentes querelles iconoclastes de lhistoire du christianisme. Au-delà de la discussion autour de lHolocauste, il révèle quelque chose du rapport ambigu que notre culture entretient avec limage, rapport qui est précisément le domaine dinvestigation de lauteur depuis plusieurs années.
Du même auteur :
La Peinture incarnée (1985).
Devant limage (1990).
Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (1995).
Phasmes. Essai sur lapparition (1998).
Devant le temps. Histoire de lart et anachronisme des images (2000).
-- Emilio Balturi
Présentation de l'éditeur
Voir une image, cela peut-il nous aider à mieux savoir notre histoire ?
En août 1944, les membres du Sonderkommando dAuschwitz-Birkenau réussirent à photographier clandestinement le processus dextermination au cur duquel ils se trouvaient prisonniers. Quatre photographies nous restent de ce moment. On tente ici den retracer les péripéties, den produire une phénoménologie, den saisir la nécessité hier comme aujourdhui. Cette analyse suppose un questionnement des conditions dans lesquelles une source visuelle peut être utilisée par la discipline historique. Elle débouche, également, sur une critique philosophique de linimaginable dont cette histoire, la Shoah, se trouve souvent qualifiée. On tente donc de mesurer la part dimaginable que lexpérience des camps suscite malgré tout, afin de mieux comprendre la valeur, aussi nécessaire que lacunaire, des images dans lhistoire. Il sagit de comprendre ce que malgré tout veut dire en un tel contexte. Cette position ayant fait lobjet dune polémique, on répond, dans une seconde partie, aux objections afin de prolonger et dapprofondir largument lui-même. On précise le double régime de limage selon la valeur dusage où on a choisi de la placer. On réfute que limage soit toute. On observe comment elle peut toucher au réel malgré tout, et déchirer ainsi les écrans du fétichisme. On pose la question des images darchives et de leur « lisibilité ». On analyse la valeur de connaissance que prend le montage, notamment dans Shoah de Claude Lanzmann et Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. On distingue la ressemblance du semblant (comme fausseté) et de lassimilation (comme identité). On interroge la notion de « rédemption par limage » chez Walter Benjamin et Siegfried Kracauer. On redécouvre avec Hannah Arendt la place de limagination dans la question éthique. Et lon réinterprète notre malaise dans la culture sous langle de limage à lépoque de limagination déchirée.