Dans les années 60/70, être français et, dans le même temps, musicien épanoui sur la scène internationale relevait de l'exploit. Il n'est qu'à constater le peu d'intérêt porté par notre presse à ses ouailles du rock progressif pour s'en convaincre. A fortiori, être musicien et pratiquer un instrument alors pas spécialement connu, ni populaire auprès des fans de rock, j'ai nommé le violon, rajoutait encore à cette difficulté de reconnaissance artistique. Jean-Luc Ponty, le p'tit gars d'Avranches est un des premiers à avoir réuni tous les éléments réclamés pour cette réussite hors des frontières hexagonales. Il aura fallu que le jazz s'ouvre sur le rock et se modernise pour que notre produit labellisé Made In France, valeur que défend aujourd'hui Arnaud Montebourg en arborant une mimi marinière pour le promouvoir, s'engouffre dans cette brèche jazz-fusion, y occupe une parcelle d'espace au même titre que les Chick Corea, Al Di Meola, Herbie Hancock, le Mahavishnu ou Lee Ritenour et aboutisse à la très belle carrière qu'on lui connaît, mangeant à la table des grands de ce monde musical et à celle de Frank Zappa (Hot Rats, Over-Nite Sensation, Apostrophe) en l'occurrence. Dans son registre instrumental, seul Monsieur Stéphane Grappelli avait alors pignon sur rue. Vous voyez bien le topo du moment...Ambiance, ambiance... Visionnaire, autant que pouvait l'être Zappa, Jean-Luc Ponty a popularisé le jazz-rock gaulois, l'a fait évoluer vers plus de modernité, lui a donné ses lettres de noblesse du fait d'une personnalité qui lui est propre. Son jeu de violon flamboyant, novateur, précis, dynamique et inspiré se fait une place remarquée dans ce concert fusionnel du rock et du jazz comme en atteste Imaginary Voyage son LP de 1976, son sommet musical des années 70 et ce, même si Aurora (1975) qui le précède et Enigmatic Ocean (1977) qui le suit, ont également du chien. Aidé par un line-up pas piqué des vers, derrière lequel on retrouve le batteur et percussioniste véloce Mark Craney, le bassiste Tom Fowler de la bande à Zappa & Mothers, le guitariste virtuose Daryl Stuermer qui a tâté du Genesis (1978) dans sa carrière et le discret Allan Zavod, pianiste de jazz qui s'est acoquiné avec les Mothers dans les années 80, soutenu par des musiciens plutôt fiables, disais-je, Jean-Luc Ponty nous livre ici de magnifiques plages instrumentales à l'image de la face 2 qui donne le nom à l'album, époustouflante et vertigineuse suite jazz-rock en quatre mouvements. La première partie a de quoi susciter l'excitation de l'auditeur ; elle ouvre sur une note country dynamique et enjouée, démontrant d'entrée tout le parti que Ponty tire de son instrument. The Gardens Of Babylon, à la belle ligne de basse, Once Upon A Dream et surtout Tarantula, pour la prestation guitaristique phénoménale de Stuermer, dévoilent tant d'arguments pour situer l'ensemble de ce LP à un excellent niveau. On peut cependant lui objecter parfois une propension à la prétention, mais bon on ne va pas faire la fine bouche. Pour une fois qu'on tient un Frenchie qui joue dans la cour des grands, on ne va pas rechigner comme on dit chez l'Arnaud (PLO54).