Au début des années 50, Sinatra est pour la chanson cuit, carbonisé, il n'a même plus de maison de disques ...Il fait l'acteur (un Oscar dans « Tant qu'il y aura des hommes »), passe beaucoup de temps avec ses potes de biture du Rat Pack (Dean Martin, Sammy Davis,...), délaissant sa femme Ava Gardner qui finit par se barrer ...
Un contrat est difficilement obtenu chez Columbia, et Sinatra, contre toute attente, va enregistrer une série ininterrompue de bons disques (entre 1953 et le milieu des 60's) qui bâtiront sa légende, celle d'un des plus grand interprètes de tous les temps ...
Ce « In the wee small hours » repose sur un concept, celui de la déception amoureuse (en l'occurrence la séparation de Sinatra et d'Ava Gardner) et surtout l'élaboration d'un son, dans lequel un jeune prodige du studio, l'arrangeur Nelson Riddle tient une place primordiale. Tout le disque est bâti sur des titres aux sonorités jazzy, certains titres étant même des relectures de standards confirmés (« Mood Indigo » de Duke Ellington, « What is this thing called love » de Cole Porter ...). Le plus frappant est la capacité et l'écoeurante facilité avec laquelle Sinatra s'approprie ces titres. Blue Eyes se ballade littéralement sur ces chansons pourtant très difficiles techniquement grâce à sa voix d'une souplesse insensée.
Aussi à l'aise au milieu d'orchestrations et d'arrangements luxuriants (« When your love has gone », « This love of mine », « Last night when we were young », ...) que dans un accompagnement a minima (« Can't we be friends », « I'll be around », ...), Sinatra fait comprendre pourquoi on l'a surnommé « The Voice ». Loin ici de toute l'esbrouffe des « New York, New York », du pathos outrancier des « My way », se contentant de suivre la mélodie ...
La seule réserve à émettre vient des arrangements, dont certains ont pris un coup de vieux. Tant que le fond musical reste discret (aujourd'hui on dit lounge ou easy listening), tout se passe bien ... Par contre, il y a sur certains titres un empilage de cordes et d'arrangements « précieux » et mirifiques pour l'époque (syndrome du « on vous en donne pour votre argent »), qui auraient gagné à être plus discrets, et qui viennent boursoufler inutilement quelques morceaux.
A l'écoute de ce superbe disque, on se dit qu'elle a bien fait de retourner chez sa mère, Ava Gardner ...