Quel manipulateur ce Djian : il nous entraîne dans la tête d'un prof d'université fort sympathique qui râle après les flics trop zélés, les empêcheurs de fumer en rond, et son chef au mauvais goût littéraire. Amateur d'étudiantes pas farouches, il fait enrager ce dernier. On s'amuse de cette rivalité masculine (pour une fois que ce ne sont pas les femmes qui se jalousent).
Le lecteur jubile mais commence à se poser quelques questions : ce prof vivant isolé avec sa soeur, irrémédiablement attiré par une anfractuosité au coeur de la montagne, cache-t-il un gouffre insondable en lui-même ?
Le prof semble moins sympa peu à peu et le lecteur devine, grâce à un récit génialement déconstruit, la violence traumatisante de son passé. Jusqu'à une fin....
Djian ose imaginer et nous faire ressentir ce qui est tabou.
Se jouant encore de l'autorité et de la morale, mais glaçant... Philippe Djian se dépasse. Depuis quelques années, on sent ses romans travaillés, sculptés. il aurait pu tomber dans le travers du romancier à succès qui se laisse aller à la facilité et réinvente la même recette.
En tant que lecteur, on se sent récompensé dans notre fidélité et respecté : le mec bosse. Ensuite, on aime plus ou moins les histoires qu'il propose mais le style gagne en densité ; ses phrases ont l'air simples et faciles à lire mais aucune n'est imprimées au hasard.
A 16 ans, j'étais heureuse de rencontrer des histoires qui bousculent. A 42 ans, l'incorrection ne me suffit plus, il faut qu'elle soit administrée avec talent. Merci monsieur Djian de ne pas jouer les ringards rebelles, de peaufiner votre style à chaque roman comme un artisan.