Je fais partie des admirateurs de Philip Roth qui pensent qu'il n'est pas forcément au sommet tout le temps, à plus forte raison depuis quelques années. Ses "petites formes" ne me convainquent pas toujours. Les deux livres qui ont déjà été publiés dans les pays anglophones après
Exit le fantôme,
Indignation et
The Humbling /
Le Rabaissement, sont tous deux petits par la taille et ne cherchent pas à avoir la même ambition romanesque que
La contrevie ou
sa trilogie américaine. Des deux, j'avoue nettement préférer
Indignation, dont l'édition française nous arrive enfin, dans une traduction de Marie-Claire Pasquier, la traductrice d'Exit le fantôme. Si vous pouvez lire en anglais, sachez que ce livre est assez abordable dans la langue originale.
Pour une fois, Roth n'adopte pas un narrateur déjà âgé, avec ses problèmes d'impuissance ou de prostate, à la limite de l'acariâtre et portant sur le monde comme il va mal un regard très marqué par le déclin - il faut dire qu'il s'était débarrassé d'un de ses doubles, Nathan Zuckerman, dans son livre précédent. Une des grandes forces d'Indignation, c'est la fraîcheur de la voix narrative, à la limite de la naïveté, avec laquelle Roth s'amuse: son jeune homme essentiellement obsédé par sa volonté de réussir pour échapper à la conscription, qui découvre les joies du corps et de l'amour mais sans trop comprendre ce qui lui arrive exactement, est un personnage attachant autant qu'irritant (voir présentation de l'éditeur ci-dessus). Tandis que Roth joue avec le type d'initiation qu'il soumet à son personnage, celui-ci découvre que son New Jersey natal n'est pas tous les Etats-Unis et que tout ne tourne pas rond dans cette société passablement corsetée. Autre grande réussite de ce roman: arriver à donner, toujours via son personnage, de l'intérieur, une vision de plus en plus paranoïaque d'une société qui commence à céder à la paranoïa. Comme par hasard, Marcus a l'âge que Roth lui-même avait à l'époque, comme nombre de ses personnages, à commencer par Philip Roth, le garçon du
Complot contre l'Amérique (à mon avis une de ses oeuvres majeures, bien sous-estimée).
C'est dans cette dimension-là que l'on retrouve le grand romancier qu'est Roth: savoir construire un cadre (historique, culturel) précis mais ne pas oublier de donner à son narrateur et ses personnages une autonomie qui fait qu'ils ne sont pas subordonnés à ce cadre et contribuent eux-mêmes à le construire. Par ailleurs, on retrouve le processus à l'oeuvre dans nombre d'oeuvres de Roth, celle de la mise à terre. On apprendra après un certain nombre de pages quelque chose du narrateur qui fait revenir sur ce qui précède et colore grandement la lecture de la suite, dont j'espère qu'aucun critique ne vous le révèlera. Mais déjà, dès le titre, tout est dit. Il s'agit chez Roth de rendre indigne, de faire comprendre que la dignité n'est qu'une façade, qu'elle a partie liée avec les forces de la répression, qu'elles soient sexuelles ou sociales. C'est donc littéralement à un processus d'"indignation" qu'on assiste ici, qui touche autant les personnages - le jeune homme, la jeune fille dont il tombe amoureux, sa famille - que la communauté (l'université) et la nation tout entière qui se drapent dans leur dignité et refusent l'évolution des moeurs tout en cautionnant les actions les plus indignes.
Ce "petit" Roth me semble donc finalement porter beaucoup plus que nombre de ses autres ouvrages récents, en condensant la matière, en étant plus vif et moins filandreux que d'autres, en proposant une voix narrative qui nous change du vieil homme qui se pose des questions sur sa virilité - d'ailleurs de retour, pour le meilleur et pour le pire, dans The Humbling. Un "petit" Roth qui m'apparaît comme un des tout meilleurs des dernières années, en cela qu'il évite la complaisance dans laquelle il verse parfois, et peut ouvrir sur une réflexion assez riche à partir d'un récit circonscrit, d'une économie narrative à laquelle Roth n'atteint pas toujours. D'où mes 5 étoiles. Si l'on considère ses plus grands livres, ce serait plutôt 4 qu'il faudrait donner, mais vous aurez compris qu'en ce qui me concerne, je n'avais pas autant pris plaisir à lire une de ses oeuvres depuis déjà quelque temps.