Bien malin qui aurait pu prédire, il y a quarante ans, le glorieux destin qui attendait Columbo! Avec ses manières brouillonnes, son imper défraîchi et sa 403 vétuste, ce pittoresque lieutenant du LAPD n'avait pas franchement l'étoffe d'un flic de légende. Et pourtant, au fil de ses enquêtes, il sut très vite imposer son style ô combien singulier et s'affirmer comme l'une des icônes les plus mémorables du petit écran. L'intérêt principal du personnage vient évidemment de sa capacité à tromper son monde en arborant non seulement une dégaine assez pathétique, mais aussi un air furieusement benêt. En le voyant débarquer, le cigare éteint au bec, en train d'écoquiller un de ses éternels oeufs durs, qui pourrait s'imaginer que ce gars-là est en fait un rusé de première qui n'a pas son pareil pour confondre les pires criminels? Du coup, l'un des grands plaisirs de ce feuilleton consiste à voir les suspects perdre peu à peu de leur superbe face à ce policier qu'ils croyaient minable et qui s'avère en réalité redoutablement perspicace. Il faut dire qu'à l'inverse des séries policières habituelles, on ne cherche pas ici à découvrir un assassin, puisque nous voyons celui-ci commettre son forfait en début d'épisode. Non, le concept "Columbo" repose sur l'affrontement psychologique entre un criminel, généralement persuadé d'avoir commis le crime parfait, et un enquêteur qui s'évertue à démonter son alibi et à prouver sa culpabilité. Concept un peu répétitif, certes, mais néanmoins jubilatoire, et dans lequel Peter Falk excelle au plus haut point. Ce qui est même étonnant, c'est qu'il trouva d'emblée, dès le tout premier épisode, le ton juste et les maniérismes adéquats pour incarner Columbo. Il en fait juste assez, jamais trop. Ca n'a l'air de rien, mais c'est du grand art. Et puis il sait créer avec ses partenaires plus qu'une alchimie, une complicité. C'est tout juste, parfois, s'il n'a pas quelques scrupules à les arrêter, éperdu qu'il est d'admiration devant leurs stratagèmes diaboliques! Je pense en particulier aux épisodes où apparaissent respectivement Patrick McGoohan, Donald Pleasance et Faye Dunaway, lesquels comptent parmi les tout meilleurs de ces douze saisons. Originale, ingénieuse et brillante, voilà une série qui tranche sur le tout-venant télévisuel et qui s'entoure, à mesure que le temps passe, d'un parfum de nostalgie qui la rend plus délectable encore.