Ataúlfo Argenta, chef espagnol, est mort en 1958 à l'âge de 44 ans. Comme pour Cantelli, Fricsay, Kabasta, Kertesz et quelques autres, on peut regretter qu'il n'ait pas eu plus de longévité, car il était du niveau de ces chefs morts précocement, pour des raisons diverses d'ailleurs. Plus que beaucoup de chefs du passé, il a subi un relatif oubli qui s'est accentué depuis l'époque du CD. Il est vrai que son engagement pendant la Guerre Civile a été du mauvais côté, entendez du côté nationaliste, ce n'est pas très romantique.
Le style du chef cantabrique se caractérisait par un profil net des phrasés, sans rien de flou ou qui bave, toujours fermement dessinés, aux courbes élégantes et fines, une cambrure, dirait-on si on voulait encourager les clichés, un sens du rythme et une limitation du volume sonore des cordes au profit des vents et de la percussion. Jamais il ne donne l'impression de chercher et son autorité péremptoire fait penser à celle d'un Fritz Reiner, moins les traditions sonores mitteleuropéennes de ce dernier. L'âge des enregistrements ne gêne guère, en raison de la clarté de la direction et aussi parce que c'est Decca, dont l'avance technique était incontestable à cette époque.
Le programme assez éclectique de ce coffret est centré sur l'image de l'Espagne par les musiciens étrangers, les compositeurs espagnols, russes, français et le pan-européen Liszt, la musique allemande n'étant pas présente, mais Argenta a aussi enregistré ailleurs une parfaite 9e Symphonie de Schubert, à laquelle il manque un peu de nuit pour être totalement schubertienne et romantique. Au moment de son décès, il devait enregistrer les Quatre Symphonies de Brahms.
Le style de Argenta convient particulièrement à la musique de Liszt, très représenté par ses concertos, ses Préludes, dont l'interprétation très colorée est complémentaire de celle de Fricsay, par la Faust-Symphonie (dont j'avoue qu'aucune interprétation, aussi parfaite soit-elle, ne me permettra de lui accorder mon attention jusqu'au bout); la trivialité extravertie, qui est un des dangers chez ce compositeur, est naturellement évitée par le très digne Argenta.
Pour ce qui est de Tchaikovsky, Argenta accompagne Alfredo Campoli avec clarté et vigueur dans le concerto pour violon; on ne s'engagerait pas sur la slavité (la slavitude ?) de la 4e Symphonie, mais la perfection apollinienne de la direction suffit pour convaincre.
Cette perfection formelle, cette netteté apollinienne, pour une oeuvre plus fine, éclairent une Symphonie fantastique aussi admirable dans son interprétation que l'oeuvre de Schubert déjà citée, tout en inhibant quelque peu l'aspect romantique et rêveur des trois premiers mouvements, du moins à la première écoute, mais, avec la mise en valeur de l'orchestration, contribuent aux effets saisissants des deux derniers. on aura compris que le sentimentalisme et les langueurs romantiques n'étaient pas ce qui caractérisait le plus l'art du chef.
Pour avoir une idée de cet art, un bon résumé est l'España de Chabrier, à côté de laquelle presque toutes les autres versions semblent lourdes ou hors sujet.