Intérieur Nuit, fruit d'une tournée française en 2001, se situe dans la continuité de Fantasm, disque studio enregistré par le trio en 1999.
On retrouve donc avec bonheur le pianiste Stephan Oliva et le contrebassiste Bruno Chevillon autour du batteur américain Paul Motian, immense musicien et ancien accompagnateur de Bill Evans, Carla Bley, Charlie Haden ou Lee Konitz, pour n'en citer qu'une poignée.
Quoi qu'il en soit, le trio réuni ici produit une musique enivrante, faite de thèmes obsédants, d'improvisations captivantes, et hisse très haut l'art de la conversation.
On est saisi par le soin et la passion avec lesquels ces trois musiciens s'attachent à créer, dans l'instant et sans filet, une musique aussi riche et savoureuse, dont les atmosphères transportent l'auditeur hors du temps et hors du monde.
Le trio délivre dans cette optique une série de morceaux subtils et nuancés. Morceaux qui peuvent être des blocs d'énergie pulsionnelle, fruits d'une matière abstraite, tels "Intérieur Nuit" ( qui donne son titre au disque et fait référence à l'"Intérieur Jour" qui ouvrait Fantasm ), le tortueux "Morpion" ou le malicieux "Abacus".
On apprécie la même énergie passionnelle dans "Cosmology", traversé par un solo de contrebasse déjanté, ou dans "Schiaffo", gifle sonore percutante ( et pièce-miroir du "Fiasco" présent sur Fantasm ).
Mais le trio est également passé maître dans l'art de délivrer des plages rêveuses, sublimes, intrigantes, qui déclenchent des sentiments forts. Comme "The Sunflower" dans lequel Bruno Chevillon met superbement en valeur les harmoniques de la contrebasse, puis ses mediums soyeux. Difficile de résister à la beauté étrange de ce thème signé Paul Motian ( et qu'il avait enregistré par le passé avec d'autres compagnons - Bill Frisell et Joe Lovano, ou encore J-F Jenny-Clark et Charles Brackeen ).
Tout aussi difficile de ne pas être charmé, voire même hypnotisé par le "Preface" de Stephan Oliva, un thème plein de grâce et de mystère, ou encore "Etude ne Nu", onze minutes de musique dépouillée et comme suspendue dans les airs.
L'album se conclut sur deux standards chers à Bill Evans en son temps ( et dont Motian fut l'interlocuteur privilégié ) : le mélancolique "My Man's Gone Now", joué de façon épurée et hypersensible, puis "Skylark", transformé en chant minimaliste et lumineux. On repense alors à Jade Visions, un album plus ancien dans lequel Oliva et Chevillon rendaient déjà hommage au répertoire de Bill Evans, en compagnie du batteur François Merville.
Intérieur Nuit confirme en tout cas la qualité d'une collaboration déjà très fructueuse sur l'album Fantasm. La prise de son de Gérard de Haro, comme toujours exceptionnelle, rend presque palpable la musique extraordinaire de ce trio de coloristes qui font fi des académismes et du confort de l'habitude. Leur musique riche et dense résiste à des dizaines d'écoutes avant de laisser apparaître chaque couche d'écorce.