Ecrite en 1857, "L'introduction à la critique de l'économie politique" exprime la prise de distance qui se veut radicale de Marx par rapport à Hegel et sa philosophie. Radicale au sens où Marx, par l'étude et l'explication de l'économie, entend échapper au monde de l'idée pour y enraciner une connaissance dans le réel et le concret. Cependant, Marx, comme l'analysent les critiques que j'ai pu lire en complément de cet ouvrage court (une centaine de pages), n'échappe pas à la loi de gravité hégélienne. Il la dénonce pour la suivre en somme, en cherchant, dans le monde, une direction, un sens à l'Histoire. C'est paradoxalement au désarroi des benêts auto-prétendus "nouveaux philosophes" devant la chute du mur de Berlin qui y voyaient s'exprimer la Fin de l'Histoire, que renvoie cet ouvrage de Karl Marx. Si l'Histoire a un sens, alors, pour le judéo-chrétien, il ne saurait être entendu par l'Homme. Dès lors que la religion est postulée comme idéologie, et donc comme système plus ou moins ordonné d'idées humaines, le sens de l'Histoire ne saurait échapper à l'Homme qui le comprend et veut en accélérer la réalisation. Il va de soi que le chrétien que je suis réfute à la base une telle prétention, mais sait reconnaître la force d'une analyse, débarrassée de ce préjugé.
L'analyse de Marx est fine, intelligente au souffle puissant. Nous sommes délibérément placés sur le terrain de la philosophie, dans la continuité d'un Adam Smith, d'un Jean-Baptiste Say (que l'auteur réduit au silence en quelques phrases -p.48 "(...) Storch a montré l'erreur de Say : un peuple, par exemple, ne consomme pas purement et simplement sa production, mais crée aussi des moyens de production, du capital fixe, etc."), et non pas sur celui que nous connaissons aujourd'hui de "l'économie" comme science humaine.
"Le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la "Philosophie du droit", de Hegel (...). Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'Etat- ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIème siècle, comprend l'ensemble sous le nom de "société civile", et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique." -p.10
Marx dissèque les forces de l'économie - la production, la distribution, l'échange, la consommation - et les situe en relation l'un avec l'autre. L'économie ne doit pas être conçue comme figée, mais comme une dynamique interactive.
"La production apparait comme le point de départ, la consommation comme le point final, la distribution et l'échange comme le moyen terme, lequel a, à son tour, un double caractère, la distribution étant le moment ayant pour origine la société et l'échange le moment ayant l'individu pour origine. (...) Production, distribution, échange, consommation forment ainsi (suivant la doctrine des économistes) un syllogisme dans les règles; la production constitue le général, la distribution et l'échange le particulier, la consommation le singulier, à quoi aboutit l'ensemble. (...) La production est déterminée par des lois naturelles générales; la distribution par la contingence sociale, et celle-ci peut, par suite, exercer sur la production une action plus ou moins stimulante; l'échange se situe entre les deux comme un mouvement social de caractère formel, et l'acte final de la consommation, conçu non seulement comme aboutissement, mais comme but final, est, à vrai dire, en dehors de l'économie, sauf dans la mesure où il réagit à son tour sur le point de départ, où il ouvre à nouveau tout le procès." (p.36-38)
Pertinente analyse : "La production crée donc le consommateur; la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel à au besoin, elle fournit aussi un besoin à l'objet matériel." -p.44
Sur le capital créé par le jeu économique maîtrisé par la bourgeoisie : "Dans la société bourgeoise (...) l'agriculture devient de plus en plus une simple branche de l'industrie et elle est entièrement dominée par le capital. Il en est de même de la rente foncière. Dans toutes les formes de société où domine la propriété foncière, le rapport avec la nature reste prépondérant. Dans celles où domine le capital, c'est l'élément social créé au cours de l'histoire qui prévaut. (...) Le capital est la force économique de la société bourgeoise qui domine tout. Il constitue nécessairement le point de départ comme le point final et doit être expliqué avant la propriété foncière." p.84.
Je note également une critique non dénuée de fondement, d'actualité, qui tente de justifier rationnellement l'accumulation de capital par la bourgeoisie, au nom de l'enrichissement de l'Etat :
"Le concept de richesse nationale lui-même s'insinue chez les économistes du XVIIIème siècle - l'idée subsiste encore en partie chez ceux du XIXème- sous cette forme; la richesse est créée pour l'Etat seulement, mais la puissance de celui-ci se mesure à cette richesse. C'était là la forme encore inconsciemment hypocrite qui annonce l'idée faisant de la richesse elle-même et de sa production le but final des Etats modernes, considérés alors uniquement comme moyens de produire la richesse. (...) Concentration de la société bourgeoise sous la forme de l'Etat." -p.86-87