Des deux versions de ce ballet disponibles en DVD (l'autre étant celle du Bolchoï en 1990), celle-ci est sans doute préférable pour connaître cette œuvre majeure de Grigorovitch. Par rapport à la version russe, elle a en effet l'immense avantage d'une image de bonne qualité (sans être en haute définition) et toujours bien contrastée, qui permet de tout voir de ce qui se passe sur scène. Cette bonne qualité d'image permet en particulier de voir l'astucieux dispositif scénique de Simon Virsaladze, qui permet de passer d'une action à une autre avec des rideaux transparents et des éclairages (dans la version de 1990, l'image est si sombre qu'on ne peut que « deviner » le décor). Les danseurs sont très bien filmés, sauf dans certains ensembles où le réalisateur abuse des gros plans et nous impose un montage trop haché. (Dans un mouvement d'ensemble, ne faudrait-il pas montrer l'ensemble ?)
Le spectacle lui-même est très bon, mais reste quand même en deçà de la version du Bolchoï. Nicolas Le Riche est, de tous les danseurs français actuels, le seul à avoir la puissance athlétique nécessaire pour le rôle. Sans égaler techniquement Irek Mukhamedov, il se sort avec les honneurs d'un rôle difficile. Mais si son interprétation est expressive, on y voit quand même trop qu'il compose son personnage. Peut- être le beau Nicolas, inégalable séducteur de la scène, n'a-t-il pas en lui-même assez de noirceur pour entrer vraiment dans la peau d'un tyran fou...
La très jolie Eleonora Abbagnato, sans avoir la légendaire précision technique de Bessmertnova, est la plus séduisante Anastasia qui soit, et se montre parfaite en amoureuse comme en victime. Karl Paquette (dans le rôle de Kourbski) est puissant, mais moins éloquent que Gediminas Taranda dans la version de 1990, parce que ses gestes sont moins précis, moins tranchants.
Le corps de ballet est excellent, égal de son homologue russe. Enfin, la direction d'orchestre de Vello Pähn déçoit, étant trop léchée, trop symphonique. La musique manque de violence, de contraste, comme si le chef avait oublié de lire le livret, ou que l'on est au théâtre.