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8 internautes sur 12 ont trouvé ce commentaire utile
1.0 étoiles sur 5
La faute à Kafka,
Par
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Jérôme : (L'enfance de Jérôme Bauche) (Broché)
"La vie t'as jamais su ce que c'était. T'as jamais aimé que la mort , et ça, si Dieu existe il peut pas pardonner. T'es complètement dérangé. A force , oui , t'es devenu le maboul intégral. je vais te dire , mon pauvre vieux , je te regretterai pas(...) Tu es un minable , et un minable dangereux , ça fait longtemps que je m'en suis rendu compte. Je regrette rien , j'en ai assez vu. Je demande pas un supplément. Maintenant tu vas avoir deux morts sur les bras , au lieu d'un. Je te souhaite pas bonne chance , tu le mérites pas"(chapitre 4 , la mère Bauche à Jérôme.) Et dire que ça commençait si bien...pour autant ,personne ne sort vraiment grandi par la lecture de cet ouvrage réédité pour la première fois depuis 1978. Le lecteur d'abord , qui se croit immunisé par le confort de sa position et qui inexorablement se retrouve sali par le flot ininterrompu de déjections explicitement voulu par l'auteur (l'autre vraie victime de ce livre). Au fur et à mesure que le style se relâche et que le choix du vocabulaire devient aussi hasardeux qu'ordurier se révèlent en partie les faiblesses de ce roman qui paradoxalement mérite d'être lu attentivement. La fantastique souveraineté de l'écriture qui laisse le lecteur dans une indétermination absolue est malheureusement très vite noyée par l'auteur qui après deux cent cinquante pages vraiment exceptionnelles semble prendre un malin plaisir à saccager son ouvrage , un peu comme un enfant stupide et mal dégrossi qui barbouillerait de ses gros doigts quelque chose qu'il ne supporte pas de réussir. Comme si enfin Jean-Pierre Martinet s'en voulait d'entrevoir un récit qui aurait pu à juste titre rivaliser avec "Crime et Châtiment" sans susciter la moindre moquerie. Une partie non négligeable du livre est franchement pénible à lire justement parce qu'on sent que son auteur n'a absolument plus rien à dire si ce n'est cette assommante éructation que Martinet cherche à éterniser faute de mieux. D'ailleurs , la multiplicité des fins qui avait été imaginée pour clore le récit et que les Editions Finitude ont eu la bonne idée de reproduire en fin d'ouvrage à titre de document, montre de façon criante combien ce texte manquait de finalité. Une bonne centaine de pages sont vraiment gratuites et inutiles. Le problème n'est pas anodin car c'est quand même sous cette forme que l'auteur a choisi de nous livrer son texte définitif. En transformant Paris en un Saint-Pétersbourg fantasmé Martinet (qui est loin d'avoir le génie littéraire de Dostoievski) échoue à faire de Jérôme un nouveau Raskolnikov. Si le personnage de Jérôme est le chancre purulent que son auteur se complaît à nous décrire sur près de cinq cents pages ce n'est évidemment pas parce que le héros ,semblable à Raskolnikov , est un assassin : le meurtre de Cloret est au contraire trop beau pour être vrai : l'acte relevant en un sens autant d'une mesure d'hygiène publique que du salut individuel. De deux choses l'une : soit Martinet nous violente par simple plaisir de choquer et alors l'ambition ou le rôle qu'on assigne à l'oeuvre est par là-même déconsidérée soit on tire à vue et on vise vraiment là où ça fait mal , on engage la lutte à mort comme Raskolnikov et on ne reste pas dans l'entre-deux. Jérôme est lâche parce qu'il se complaît dans cet entre-deux et n'assume jamais d'être en dehors de cette humanité qu'il déteste tellement. Ce roman aurait pu être aussi essentiel que les oeuvres de Céline , de Dostoievski ou même de Melville. Martinet a malheureusement "préféré aimer mieux pas" comme Bartleby (autrement plus violent et destructeur dans ses refus que le gros Jérôme dans ses excès). Martinet a surtout fait du Kafka , son véritable père spirituel ."Jérôme" c'est "La Métamorphose" sans la mise en abîme : le héros ne se sent pas semblable à un cancrelat , il est ce cancrelat , il l'est au premier degré , c'est sa structure d'être ; Kafka avait justement construit son texte pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté , pour que le texte ne soit pas interprété comme la métaphore d'un mal moral qui rongerait l'âme ou pire comme un simple rêve. Kafka ajoutait d'ailleurs dans un texte de 1919 : "il existe deux sortes de combat : le combat chevaleresque (...) et le combat du cancrelat qui non seulement pique mais qui suce aussi le sang pour se maintenir en vie(...) et voilà ce que tu es..." Jérôme-Samsa est cet insecte malfaisant. Réservons-nous le plaisir de l'écraser , après tout , c'est une procédure normale quand on est agressé : ce texte est objectivement faible et authentiquement pervers. C'est cela le vrai problème du roman , une fois le livre reposé on se retrouve souillé, sali par la scatologie et l'onanisme maladif du pauvre Jérôme à la sensibilité si fine... Ce livre n'a rien de subversif c'est simplement une agression en règle, un acte inutile et gratuit , un grand nulle part infécond. Voilà le vrai scandale du livre : avoir gâché sa force et sa richesse initiale par ce délire ordurier qui ne fait plus sens que pour son auteur (multiplication ridicule de passages cryptés , vocabulaire vulgaire et inconséquent brisant la magie de la phrase...) En créant Polly et Solange comme les deux pôles de la conscience malheureuse de Jérôme , Martinet avait pourtant manifesté un véritable génie littéraire. Polly et Solange monstre à deux voix qui ne cesse de chuchoter à l'oreille de Jérôme pendant son odyssée urbaine. Personnage réel , conscience froide et impitoyable qu'incarnerait la voix de Solange ? Nous ne saurons jamais. Et Polly qui ne cesse d'obséder... Martinet avait réussi , il inventait rien de moins que le roman de son époque. "Il m'arrivait parfois d'imaginer que Polly était ma fille , que j'étais sa mère , une ravissante jeune femme enceinte : je la portais dans mon ventre avec un air béat ; quand elle donnait des coups de pied , je défaillais de bonheur ; les mois passaient , les années je différais indéfiniment l'heure de l'accouchement pour garder mon enfant en moi le plus longtemps possible , à la fin , je mourrais et l'on m'enterrait avec mon gros ventre , dans un cercueil en forme de boule. Mais le plus souvent , je m'installais dans le ventre de Polly , je me lovais dans son utérus , je me nourrissais (...) de sa lymphe (...) et je restais là jusqu'à ce que je lui aie pris toutes ses forces". (chapitre 6 page 184) Deux cent cinquante pages vraiment remarquables après plus rien , "la couronne d'étrons" que Martinet semble réclamer presque autant que Léon Bloy qui pensait dans "La Femme Pauvre" gagner le paradis ceint de la dite couronne.... Mais lui était autrement plus brillant , il avait plus de courage et surtout il frappait au bon endroit. Comment Martinet arrive-t-il à passer d'une Solange à un Doussandre ? Personnage grotesque et caricatural du prof usé qui lit Charlie Hebdo en guise de programme pré-révolutionnaire...On est atterré. Comment passe -t- on à une Bérénice ? La putain édentée au grand coeur et à la poitrine borgne qu'on prend plaisir à humilier ? Ce ne sont même plus des personnages mais des types aussi caricaturaux que symptomatiques d'un certain milieu et d'une certaine époque , on en sort consterné. Comment passe-t-on du livre d'exception à ce galimatias crypto-marxisant qui infeste parfois le roman ? Mais chut , paix et amour , respect pour l'âme des défunts , laissons l'auteur conclure pour sa propre épitaphe : "Parti de rien Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il n'est arrivé nulle part" . En effet "si Dieu existe , ça il peut pas pardonner". Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5
Bosch ou Bauche ?,
Par
Ce commentaire fait référence à cette édition : Jérôme : (L'enfance de Jérôme Bauche) (Broché)
Cette oeuvre est à la littérature ce que sont les tableaux de Bosch à la peinture : une orgie truculente et raffinée de mots ; j'ai souvent ri aux larmes et j'ai sans cesse été charmé par cette suite d'idées et de tableaux, souvent échevelée, parfois délirante, mais toujours juste. L'auteur a réussi son pari, car son livre soutien la comparaison aux aeuvres du peintre de la Renaissance. Cela ne s'admire pas de loin avec langueur ; ce n'est pas une mièvrerie impressionniste. Ça se lit à la loupe, comme pour les peintures de Bosch. C'est certes une lecture difficile, mais la récompense mérite l'effort. Martinet est peut-être parfois marxisant, mais on ne lui en voudra pas plus qu'on reprochera à Dostoïevski d'être croyant mystique ; c'était d'époque pour l'un comme pour l'autre. Ames pudibondes et lecteurs de polards étasuniens s'abstenir.
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