Laurence S. Cutler - J. Goodman Cutler, "J.C. Leyendecker", Abrams, New York 2008, relié, 255 pages, en ANGLAIS.
Si Norman Rockwell connait depuis quelques décennies une gloire qui ne fait que s'accroître, c'est qu'après le dédain affiché pour l'art figuratif (et particulièrement américain) du XX° siècle, le public, avant même la critique, s'est aperçu qu'il avait peint, avec autant de sûreté que de tendresse, dans l'émotion mais sans complaisance, l'Amérique profonde, ses petitesses et ses grandeurs, ses naïvetés et ses forces.
Joseph Christian Leyendecker (1874-1951), lui, n'en a peint que la façade, luxe, idéal et volupté, offrant même à ce pays toujours en quête de héros l'archétype du jeune mâle américain, sportif et intelligent, rêveur et combattant. Cet homme d'une beauté parfaite (c'est lui que l'on voit sur la couverture), menton volontaire et bouche sensuelle, nez droit et grands yeux qui songent, n'était pas la création d'un artiste idéaliste, c'était le portrait, un portrait cent fois recommencé, de Charles, l'homme qui partageait la vie de Joe depuis le jour où ils s'étaient connus, et qui le suivit dans la tombe un an après sa mort.
J.C. Leyendecker et Norman Rockwell furent aussi les deux illustrateurs à exécuter le plus de couvertures pour le fameux Saturday Evening Post (qui tirait déjà à deux millions d'exemplaires avant la guerre de 14), Leyendecker battant d'une tête Rockwell avec 322 couvertures (toutes reproduites dans ce livre) contre 321 pour Rockwell.
Réalisées à l'huile, en larges touches en a-plats superposées, les oeuvres de Leyendecker démontrent un infaillible sens de la mise en page, de la composition et de sa lisibilité, sans sacrifier jamais l'esthétisme, qui est sa préoccupation première, au réalisme. Entre crédibilité et réalité, il choisit la crédibilité. Sachant alterner la délicatesse et le monumentale, la légèreté et le déclamatoire, son style est aussi reconnaissable que celui de Rockwell, chacun présentant sa vision de l'Amérique. Mais Leyendecker compose une réalité en ne s'en cachant pas, tandis que Rockwell recompose la réalité en faisant croire qu'il la reproduit. Rockwell est bel et bien peintre tandis que Leyendecker est illustrateur. Et dans son travail publicitaire pour Arrow, Kuppenheimer ou Interwoven Socks, tout en obéissant parfaitement aux cahiers des charges imposés par des fabricants de chemises, d'imperméables ou de chaussettes, il sait dépasser l'objectif purement commercial, et, par l'entremise d'un vêtement parfaitement mis en valeur, proposer de la vie une vision parfois cocasse, ou émouvante, parfois idéale, ou grandiose, mais toujours picturalement irréprochable. C'est son génie.
Un ouvrage exemplaire tant pour l'intelligence du texte que pour l'excellence des reproductions photographiques.
Quand donc un éditeur francophone consacrera-t-il un ouvrage de cette qualité et de cette teneur à ces génies français de l'illustration et de l'affiche que furent René Vincent, Géo Ham, Alexis Kow, Roger Broders, et j'en oublie ? Car s'il y a eu Colin, Cassandre et Cappiello, à qui l'on a rendu hommage comme de juste, ils n'étaient pas seuls.