Ceux qui ne connaissent de James Bond que ses multiples incarnations cinématographiques risquent d'être quelque peu décontenancés en découvrant ce premier roman de
Ian Fleming. Ecrit en 1953, en pleine Guerre Froide, "Casino Royale" appartient à cette école du roman d'espionnage d'après-guerre qui reprit grosso modo le thriller à la
John Buchan et le modernisa en y ajoutant du luxe, des femmes fatales et beaucoup de violence.
Certes, Fleming n'a pas créé ce style. Après tout, le premier
OSS 117, en France, précède de quatre ans la naissance de Bond. Et quelques auteurs anglo-saxons comme
Peter Cheyney avaient également ouvert des brèches dans le genre. Mais il est clair qu'en créant l'agent
007, Fleming tapa dans le mille et perfectionna une formule qui lui valut pendant plusieurs décennies une avalanche d'imitateurs. Je pense toutefois que pour apprécier pleinement ce roman, il est préférable d'oublier la mythologie qui l'entoure et de l'aborder avec un regard aussi candide que possible.
Personnellement, ce qui me frappe, chez Fleming, c'est la qualité de l'écriture. On a trop souvent présenté cet écrivain comme un ancien espion reconverti dans la littérature à sensation. C'est oublier un peu vite qu'avant d'être agent secret, Fleming fut longtemps journaliste, donc homme de plume. De là vient sans doute qu'il y a dans sa prose une concision qui me paraît d'autant plus méritoire qu'elle contraste avec la plupart des thrillers contemporains qui s'estimeraient déshonorés s'ils faisaient moins de 500 pages.
"Casino Royale" est un livre dense, rapide et précis comme un uppercut. Aucune longueur. Aucune digression inutile. Pas un gramme de graisse. D'ailleurs, c'est précisément pour la vitalité et l'économie de ce style que
Raymond Chandler, qui s'y connaissait un peu en littérature, admirait tant l'oeuvre de Fleming et tenait ce dernier pour le meilleur auteur de thrillers anglais de sa génération. Quant à l'intrigue, elle est tout aussi sèche et percutante, ramassée en chapitres brefs qui claquent comme une rafale de pistolet-mitrailleur.
La dernière page tournée, vous ressortez donc de cette lecture à la fois étourdi et heureux. Oui, heureux d'avoir enfin rencontré le véritable James Bond. Pas le super-héros à l'
Aston Martin bourrée de gadgets. Juste un fonctionnaire intègre et coriace, au métier un peu particulier, mais capable d'aimer et de souffrir comme tout un chacun. Bref, un être humain.