Il y a dans les livres de Ian Fleming un ton singulier qui le différencie des autres auteurs de romans d'espionnage. Ses histoires nous emmènent souvent à la limite du fantastique, mais s'arrêtent au dernier moment, juste avant de franchir le pas, ce qui donne à l'univers bondien une dimension onirique. On a sans cesse l'impression qu'il suffirait d'un rien pour que tout ça bascule irrémédiablement dans l'irréalisme et pourtant, grâce à la minutie des descriptions, grâce à l'ancrage des intrigues dans un quotidien fort bien restitué, Bond reste malgré tout un personnage éminemment crédible et profondément humain, quelqu'un que nous pourrions croiser dans la rue et qui n'offre qu'une lointaine ressemblance avec le super-héros qu'en a fait le cinéma.
Lire Fleming, c'est aussi replonger dans une époque, les années 50/60, où le monde flirtait dangereusement avec l'apocalypse nucléaire et où le méchant de service ne pouvait être que le Rouge ou l'un de ses affidés. J'ai entendu un jour John Le Carré, dont l'aversion pour 007 est notoire, dire que si le cinéma n'avait pas fait de Bond l'icône qu'il est aujourd'hui, personne ne songerait à republier les romans de Fleming. Avec tout le respect et toute l'estime que j'ai pour Le Carré, je ne suis pas d'accord avec ce postulat. J'irai même plus loin. Je crois au contraire que, paradoxalement, le cinéma a desservi Fleming en ce sens que les films nous empêchent d'aborder ses livres d'une manière ingénue.
En effet, quiconque ouvre aujourd'hui un roman de James Bond a dans l'esprit, qu'il le veuille ou non, un cortège d'images toutes faites où se côtoient pêle-mêle des voitures fabuleuses qui se transforment en sous-marins, des géants aux dents d'acier, des filles peintes en or, des cascades invraisemblables et des bases secrètes cachées dans des volcans éteints.
Eh bien, je crois que pour apprécier l'univers romanesque de Fleming à sa juste mesure, il faut d'abord évacuer de sa mémoire toutes ces images, ce qui n'est pas si facile, et accepter de prendre Bond pour ce qu'il est : un type finalement assez ordinaire mais qui possède ce que Fleming appelait « le coup de Nelson », c'est-à-dire une capacité particulière à se tirer in extremis des situations les plus désespérées. Et cela sans gadgets, sans humour, à la seule force de ses muscles et de sa volonté, aiguillonné par un patriotisme typiquement britannique.
Le vrai James Bond, au fond, n'est pas un personnage forcément sympathique mais ses aventures possèdent un charme délicieusement désuet et une énergie communicative. Pourquoi chercher plus loin la raison de leur pérennité?