Voilà un livre qu'on n'attendait pas, et dont on est très heureux qu'il existe. Remercions donc tout de suite les éditions Synecdoche, dont il me semble bien que c'est pour elles le premier livre édité. Souhaitons-leur longue vie, surtout si elles se lancent dans des aventures éditoriales comme celle-là.
Pour aimé et reconnu qu'il soit en France, James Gray n'a que quatre longs métrages au compteur - rappelons pour mémoire qu'il s'agit de
Little Odessa (1994),
The Yards (2000),
We Own the Night / La Nuit Nous appartient (2007) & Two Lovers (2008). Si "Little Odessa" l'a imposé d'emblée auprès des critiques et d'un public curieux, si "The Yards" a été un succès d'estime, ce n'est qu'avec "La Nuit nous appartient" que Gray a connu un succès critique et public plus conséquent. "Two Lovers", sorti presque dans la foulée alors que ses trois premiers films l'avaient signalé comme un auteur non prolifique, a confirmé son assise comme un des cinéastes américains qui comptent, même si le film en a déçu certains. Aux Etats-Unis, aucun de ses films n'a rencontré le succès, l'échec de "The Yards", projet qui lui tenait très à coeur, ayant même failli briser sa carrière.
Ceux qui sont attentifs à ce talent singulier depuis le début savent qu'il a toujours eu du mal à s'imposer dans le système, alors même qu'il a toutes les qualités requises pour ne pas se cantonner à des sujets qui seraient plus ou moins proches de lui (ce qui est peu ou prou le cas de tous ses films, même s'il a trop le goût du récit pour rester sur le terrain de l'autobiographie mal déguisée ou de l'autofiction). C'est avec plaisir que l'on avait appris qu'il allait quitter New York et ses personnages de Brighton Beach pour aller filmer un récit d'aventures adapté de
The Lost City of Z: A Tale of Deadly Obsession in the Amazon /
La cité perdue de Z : Une expédition légendaire au coeur de l'Amazonie. Las! Brad Pitt, qui était de l'aventure, s'étant débarqué, les studios ne sont plus prêts à suivre pour financer un auteur comme Gray qui aux yeux des financiers américains n'a certainement pas fait ses preuves commerciales. C'est une des confirmations qu'apporte ce livre d'entretiens, dans lequel Gray revient sur chacun de ses films et sur cette déconvenue. Jordan Mintzer, critique au Hollywood Reporter vivant à Paris, raconte dans sa préface que lorsqu'il a proposé cette série d'entretiens au long cours à Gray, celui-ci devait se lancer dans la pré-production de ce film, ce qui allait les rendre difficiles. Finalement, Gray a pu accorder du temps à Mintzer, ce qui nous permet d'avoir ce livre riche d'entretiens fouillés mais ne console pas vraiment qu'il ait pu les accorder après avoir abandonné un grand projet qui allait sans doute lui permettre de se dépasser.
Dans ces entretiens, toutes les grandes qualités de Gray transparaissent : non seulement celles du metteur en scène, dans la façon qu'il a d'analyser le processus, le travail avec les collaborateurs et les acteurs, ses intentions et la façon dont elles ont fini par être traduites à l'écran; mais aussi celles de l'être humain. Gray est à la fois, comme le disent les Américains, "intense", très sérieux dans la façon dont il appréhende son art et la relation qu'il a avec lui, et très drôle, capable d'imiter à peu près tout le monde à la perfection. Si le sérieux l'emporte dans ces entretiens avec Jordan Mintzer, l'humour de Gray fait plus que pointer ici et là. Quant aux développements qu'il peut faire au détour de la discussion, sur le récit ou la distinction nécessaire entre l'émotionnel et le sentimental, elles sont non seulement pertinentes en ce qui concerne son propre travail, mais se présentent surtout comme des règles qu'il s'applique à lui-même et qui sont pour une bonne part responsables de ce que son propre travail échappe aux formules en vogue aujourd'hui. Que James Gray soit un cinéaste émotionnel et pas sentimental, dont la sincérité sans faille fait qu'il ne sollicite pas les émotions du spectateur de façon facile mais entretient lui-même des émotions puissantes avec ce qu'il raconte, est particulièrement bien mis au jour dans ces entretiens. Les entretiens avec des collaborateurs divers et variés insistent en outre tous sur ses grandes qualités humaines et son perfectionnisme. Dans les uns comme dans les autres, Mintzer vise l'essentiel, et ses questions évitent le plus souvent l'anecdote pour se concentrer sur ce qui compte.
Précisons que les entretiens avec Gray lui-même occupent à peu près la moitié des 230 pages, les autres étant donc dévolues aux entretiens avec ses acteurs (Tim Roth, Mark Wahlberg, James Caan, Eva Mendes, Gwyneth Paltrow, etc : manque à l'appel, essentiellement, Joaquin Phoenix, qui devait en être en plein dans sa pseudo-reconversion) et avec ses collaborateurs (producteur, monteur, décorateur, son ami et co-scénariste Matt Reeves, le compositeur Howard Shore, et ses directeurs de la photo, en particulier le génial Harris Savides). Tous les entretiens sont offerts en anglais et en français, la version française étant présentée dans le tiers haut de la page, la version anglaise dans le tiers bas, le milieu étant consacré aux photos et aux notes ou laissé vierge. Aux photos des films et de plateau viennent s'ajouter des documents de travail (storyboards, pages de scénario, etc). Deux textes en introduction, un du critique français Jean Douchet, qui a fait partie de ceux qui ont défendu "The Yards" alors qu'à Cannes beaucoup avaient fait la fine bouche. L'autre de Francis Ford Coppola, qui voit en Gray ce que, à l'évidence, il est : un de ses meilleurs disciples. Un beau travail dans l'ensemble, même si je dois dire que je ne suis pas absolument fou de la mise en page et du lettrage. Les photos sont bien reproduites, sans plus (le papier mat et un peu crème est largement responsable de cet état de fait).
Qu'un travail de ce type soit consacré à un auteur encore assez jeune et en devenir, qui n'a pas une longue filmographie, est un pari, ici fort bien relevé. Le seul problème réside, comme souvent pour les beaux livres consacrés au cinéma ces temps-ci, dans le prix trop élevé. Même si on préférerait nettement que la somme à débourser n'atteigne pas ces (petit) sommets, on ne peut qu'engager les personnes intéressées par l'auteur à faire l'achat. Tout d'abord parce que le livre est à la hauteur et propose des points d'entrée multiples dans l'oeuvre de Gray et dans la création dans le cinéma américain actuel. Et ensuite parce que cet éditeur mérite qu'un premier ouvrage tel que celui-ci rencontre son public.