Ce livre est conçu comme une pièce en trois actes, ou, au choix, comme un serpent qui se mord la queue. Quelles que soient les préventions avec lesquelles on l'aborde, ce serpent, de page en page, dévore le lecteur. Presque jusqu'à le broyer. Le premier acte est une description de l'interview que Jan Karski accorde en 1978 à Claude Lanzmann dans le film-documentaire "Shoah". Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, est ce courrier de la Résistance polonaise qui, dès l'automne 1942, informe le monde occidental de l'extermination des Juifs d'Europe centrale en général et ceux de Pologne en particulier. Extermination dont il a été le témoin oculaire durant l'été précédent, tout d'abord en s'introduisant dans le ghetto de Varsovie, puis dans le camp de concentration d'Izbica Lubelska, non loin de Belzec. Le 28 juillet 1943, il est reçu à la Maison Blanche par le président Franklin Delano Roosevelt à qui il relate ce dont il a été témoin et à qui il transmet également le message dont il est porteur depuis près d'un an. Message que lui ont demandé de délivrer au monde occidental les deux leaders juifs qui l'ont introduit dans le ghetto de Varsovie agonisant. Message qui est un appel au secours destiné à la "conscience du monde" afin que celle-ci ne ferme pas les yeux devant le génocide. Message qui, une fois délivré, n'infléchira aucunement le cours des événements et la manière dont les Alliés ont envisagé d'en finir avec l'Allemagne hitlérienne. C'est-à-dire sans se soucier du sort des Juifs d'Europe centrale ou de pays telle la Pologne qui, sans état d'âme particulier, sera abandonnée à la sphère d'influence soviétique et disparaîtra ainsi pour près d'un demi-siècle derrière le rideau de fer. Le deuxième acte est un condensé du parcours de Jan Karski au sein de la Résistance polonaise, dans laquelle, après une période de captivité soviétique, puis allemande, il s'engage dès 1939. Un condensé minutieux et éclairant, établi essentiellement sur la base du livre que Jan Karski écrit lui-même et qui paraît tout d'abord en anglais sous le titre "Story of a Secret State" en novembre 1944 (puis en diverses traductions, dont une française en 1948 sous le titre "Histoire d'un État secret" - réédité en 2004 sous le titre "Mon témoignage devant le monde"). Ainsi se noue le drame. Reste le troisième acte pour tenter de le dénouer. Troisième acte qui est une fiction. Une fiction à la première personne sous la forme d'une confession-monologue de Jan Karski dans les années 90 - historiquement plausible puisque l'intéressé meurt en 2000. Fiction qui, selon l'aveu de l'auteur, "s'appuie sur certains éléments de la vie de Jan Karski que je dois entre autres à la lecture de Karski, How One Man Tried to Stop the Holocaust de E. Thomas Wood et Stanislas M. Jankowski". D'où les préventions avec lesquelles il est permis d'aborder cet ouvrage. Car si le premier acte n'est que la relation d'un entretien filmé, le deuxième acte le résumé d'un récit autobiographique, et le troisième une fiction sur la base d'une investigation journalistico-historique, quelle peut dès lors être la valeur d'un tel récit ? De prime abord, on a l'impression d'un curieux mélange de redite et d'affabulation. Difficile exercice donc auquel se livre Yannick Haenel. Et dont il s'acquitte pourtant avec bonheur. Car à défaut d'authenticité, le monologue de Jan Karski a pour lui d'être crédible. Ce monologue retrace le demi-siècle qui va de l'entretien avec Roosevelt en 1943 aux années 1990, en passant par ce tournant décisif que constitue l'interview avec Lanzmann. D'où l'image du serpent qui se mord la queue - ou bien de la boucle qui est bouclée. Au cours de ce monologue, Karski, fervent patriote polonais, fait preuve de lucidité quant à la Pologne : "Je suis sans doute le seul Polonais à admirer ce film car, dans l'ensemble, les Polonais y ont réagi violemment : ils l'ont rejeté, parce que Lanzmann leur renvoyait une image d'eux-mêmes qu'ils ne pouvaient pas supporter - celle de leur antisémitisme". Mais sa réflexion ne s'arrête pas là. Et de faire observer : "(...) bien sûr que l'antisémitisme polonais a toujours été d'une violence effrayante, mais il est injuste de réduire la Pologne à ce qu'elle a de plus honteux, comme si les Français n'étaient pas antisémites, comme si les Russes, les Anglais ou les Américains ne l'étaient pas". Aussi n'est-ce pas l'antisémitisme polonais qui constitue le fond du problème et la teneur principale de sa réflexion, mais plutôt la façon dont ce dernier a été - et continue d'être - instrumentalisé pour détourner des vraies responsabilités, à savoir "l'indifférence criminelle de l'Amérique envers les Juifs d'Europe" durant le conflit mondial. De telle sorte que "ce n'est pas la Pologne qui a abandonné les Juifs, ce sont les Alliés : incriminer la passivité des Polonais revient finalement à justifier celle des Alliés". L'espoir de Jan Karski qu'il réussirait à ébranler la "conscience du monde" et stopper le génocide alors qu'il en était encore temps, s'est avéré vain. Car une conscience - le monde "en a-t-il jamais eu ?" A cette question, Yannick Haenel répond qu'"en écoutant la voix de Jan Karski, on sait que non (...) On sait qu'il est impossible d'ébranler la conscience du monde, que rien jamais ne l'ébranlera parce que la conscience du monde n'existe pas". A moins que, dans un incorrigible et irrépressible élan d'optimisme, l'on s'enhardisse à dire : pas encore.