On ne présente pas Keith Jarrett. Pour beaucoup d'amateurs, Charlie Haden non plus. Pour ceux qui le connaîtraient peu, je vous renvoie aux commentaires écrits récemment sur certains de ses albums et coffrets majeurs, à mon sens tous indispensables:
The Montreal Tapes,
le coffret Soul Note,
The Private Collection et
In Angel City avec le Quartet West.
Rappelons à toutes fins utiles que pendant quelques années, de 1967 à 1976, Haden tenait la basse dans le trio puis dans le dénommé "quartet américain" de Jarrett (ex. The Survivor's Suite), et que même s'il leur est arrivé de jouer ensemble depuis, cela a été tellement rare que ces retrouvailles tiennent de l'événement - comme celles avec Paul Motian, batteur de ce quartet, furent un événement en 1992, dans un concert qui donna lieu à l'édition d'un des meilleurs albums de Jarrett de ces 20 dernières années, malheureusement trop peu connu:
At The Deer Head Inn.
Haden est devenu au fil des années non seulement une des plus grandes figures de la contrebasse, mais aussi un spécialiste du duo. Pour s'en tenir aux duos avec piano, je ne mentionnerai que, dans l'ordre de mes préférences:
Night And The City avec Kenny Barron,
As Long As There's Music avec Hampton Hawes et
Steal Away avec Hank Jones. Haden maîtrise à merveille l'art de la conversation, et joue de sa basse profonde non seulement pour ancrer mais aussi pour pulser, relancer, sculpter le son de celui avec qui il dialogue. Jarrett, lui, s'est épanoui essentiellement dans le trio, le solo, et avant cela le quartet. Haden et Jarrett avaient déjà enregistré ensemble une des plus belles compositions du contrebassiste, Ellen David (depuis rebaptisée Nightfall), dans le premier disque de Haden uniquement composé de duos,
Closeness: une magnifique première collaboration à deux.
Dire que cet échange entre Jarrett et Haden était attendu est donc un euphémisme. Disons d'emblée ce qu'on en pense, en citant l'excellent article de Stéphane Ollivier dans Jazzman/Mag de mai 2010, car on ne saurait mieux dire: "Si Jasmine est un chef-d'oeuvre, c'est que, sur un répertoire entièrement composé de standards et de chansons d'amour, Keith Jarrett et Charlie Haden, dans des interprétations d'une extraordinaire limpidité, donnent à entendre non seulement l'émotion pure d'une mélodie mais tout le trajet qu'il leur aura fallu pour atteindre finalement à cette simplicité."
Haden, dont la pulsation est caractéristique et qui multiplie des effets bien à lui - par exemple, les fameux 'double stops' - il y a quelques années semblait parfois tomber dans la formule dans ses solos. Jarrett, quant à lui, a multiplié les enregistrements de son trio 'standards' avec les immenses Gary Peacock et Jack DeJohnette, sans toutefois retrouver la grandeur des dix premières années - si vous en voulez encore la preuve, jetez-vous avant qu'il ne s'épuise sur le sensationnel dvd
Standards I & II, qui les montre au sommet. En solo, on peut parfois déplorer sa tendance au solipsisme, voire à la banalité, comme dans certains titres de The Melody At Night With You.
Rien de tout cela ici: les deux musiciens sont à leur apogée, pris séparément et ensemble. On ne les a pas entendus aussi constamment merveilleux depuis un bon bout de temps. Il s'agit si l'on veut de la même option mélodique et intimiste que le solo de The Melody..., mais outre que Jarrett est plus inspiré ici, on sent que Haden lui permet de ne pas s'épancher plus que de raison, de ne pas abandonner le swing. Ce qui frappe, c'est le fait que l'on ne se retrouve pas avec un duo piano/contrebasse languissant de plus, ce que d'aucuns pouvaient redouter. Cela n'empêchera pas l'auditeur bien disposé d'avoir les larmes aux yeux dès les premières mesures de l'inaugural "For All We Know". Mais chaque standard est exploré pour ce que porte sa mélodie, au plus près d'humeurs aussi variées que profondément pudiques, sans alanguissement ou bavardage excessif. Jarrett et Haden n'ont pas cédé à la mélancolie nocturne, quand bien même Jarrett parlerait de ces fleurs de jasmin qui fleurissent de nuit. La mélancolie plane bien ici, mais sans peser, sans faire tourner l'échange au funèbre. A l'image de ce "Goodbye" tout en délicatesse. Le répertoire est à ce titre idéal, et sans révolutionner l'interprétation d'un thème aussi rebattu que "Body and Soul", par exemple, ils le prennent au plus près, sans autre guide que la mélodie et le partenaire, pour un résultat des plus réussis.
Jarrett dit avoir choisi un piano avec lequel il se sentait particulièrement à l'aise, même s'il ne sonne pas aussi bien que d'autres. Ils ont souhaité une prise de son qui rendrait l'intimité du dialogue, sans travailler le son outre mesure. Pari réussi: le son est chaud, et ne ressemble pas au son ECM dans ce qu'il peut avoir de plus discutable. Le rapport entre les instruments est assez équilibré (même si le piano est plus en avant), et rend parfaitement compte de ce jazz de chambre jamais confiné, aussi chaleureux qu'aéré.
Pour ce qu'on en sait, ces deux-là ne se rencontreront plus jamais. Pour ce qu'on en sait, ils livrent peut-être là leur plus grand disque en duo. Pour autant qu'on puisse en juger, on tient là un chef-d'oeuvre de la part de ces deux musiciens épris de beauté. "Voici de la musique pour vous. Prenez-la et elle est à vous", écrit Jarrett dans ses notes de pochette. Ne ratez pas cet échange où s'entendent proximité et tendresse, cette musique qui a pour seule utopie et seule réalité le partage.
Sublime, tout simplement.