À la conquête du pôle Nord
1. Jean-Louis Etienne découvre l'enfer blanc
6 mars 1985
Il fait froid, et c'est peu dire : 46° en dessous de zéro !
Jamais, Jean-Louis Etienne ne s'est confronté à des températures aussi basses. Même sa dernière expédition, l'ascension de l'Everest par le versant Nord, ne l'a pas soumis à de telles conditions climatiques.
Tout son corps lui semble plombé par le froid. Il a l'impression que son visage est assailli de mille et une piqûres. Heureusement, bonnet et capuche, ourlée de fourrure, tiennent sa tête au chaud.
Il faut qu'il bouge ; il doit avancer, tirer son traîneau, tracer son chemin, s'il ne veut pas tomber raide mort, gelé sur place. Dans ses oreilles bourdonne encore le bruit du petit bimoteur qui vient de le déposer sur la banquise de l'Arctique.
Jean-Louis avait décollé ce matin très tôt de Resolute Bay, à l'extrémité nord du Canada, point de départ de la plupart des expéditions polaires. Ce petit village, à environ deux heures de vol, constituera son seul point de contact avec le monde. Jean-Louis a décidé avec Michel Franco, responsable de son assistance technique, de maintenir une liaison radio quotidienne avec Resolute Bay afin d'établir sa position grâce à la balise Argos-Sarsat qu'il transporte avec lui. Cet appareil de mesure électronique qui pèse deux kilos a été mis au point spécialement pour son expédition. Il ne doit surtout pas le casser, ni faire de fausses manoeuvres quand il l'allume. Mais Michel, l'expert en expédition de tout genre, est là, au cas où un incident se produirait. Lui et Jean-Louis se connaissent bien. Ils sont amis et partagent la même passion pour la montagne et la mer. Grand alpiniste et passionné de déserts, Michel, à la fine silhouette, aux yeux espiègles et aux cheveux frisés, est le coéquipier de confiance sur lequel Jean-Louis s'appuiera. Michel réglera les problèmes d'intendance comme convenu. Sa voix, via la radio, sera pendant le long voyage, le seul lien de Jean-Louis avec les hommes.
Le petit homme rouge
Pour l'heure, le ciel est d'un bleu vif, étincelant. Et Jean-Louis Etienne, un petit homme, vêtu de rouge et de bleu, totalement seul, au milieu d'un désert blanc et glacial s'étirant à l'infini. Il n'a pas de chiens pour tirer son traîneau, ni de coéquipier avec qui parler et sur lequel s'appuyer en cas de doutes ou d'accident. Par terre, à ses côtés, une paire de bâtons et de skis bleus, plantés dans le sol, et un traîneau, chargé de quatre-vingt-cinq kilos du matériel de survie : tente, réchaud, sacs de couchage, nourriture, radio de liaison... L'ensemble est enveloppé dans une toile rouge de protection. Le rouge est une couleur qui se voit de loin et qui permettra de le repérer sur cette planète blanche en cas de grosses difficultés.
En 1986, pour la première fois dans l'histoire, Jean-Louis Étienne atteint le pôle Nord seul, après soixante-trois jours de marche. Depuis, fasciné par la beauté du monde polaire, il a accompli de nombreuses missions dans le désert blanc. Bientôt, il survolera l'Arctique à bord d'un dirigeable, afin de mesurer l'épaisseur de la banquise menacée par le réchauffement climatique. L'itinéraire passionnant d'un aventurier hors du commun.