Qui fut vraiment Jeanne d'Arc ? "Je n'en sais rien et je m'en fous un peu". Voilà ce qu'aurait été ma réponse il y a quelques semaines, avant que je ne tombe par hasard sur une série de conférences télévisées, réalisées par Henri Guillemin dans les années 70, et désormais en accès libre sur le site de la Télévision Suisse Romande. Ce livre, structuré exactement de la même façon que les conférences en question, entreprend de retracer le trajet de la Pucelle d'Orléans, détruisant méthodiquement les mythes divers à son sujet, ainsi que les piédestaux variés sur lesquels on l'a hissée.
Si Jeanne naît en 1412, sa vie publique commence en 1428, dans une France morcelée en trois grands territoires : le Royaume de France (environ 60% de la surface actuelle), une zone occupée anglaise (20%) et le domaine de Bourgogne, dont les ducs successifs ont la prudence de ne choisir aucun camp définitif. La situation du pays est désastreuse : militairement d'abord, depuis qu'en 1415, l'écrasante défaite d'Azincourt décima l'élite de notre chevalerie ; politiquement ensuite, les propres parents de Charles VII ayant livré officiellement, par le traité de Troyes, la couronne de France aux Anglais !
Jeanne fut une jeune fille sans histoire jusqu'à 16 ans, âge de ses premières démarches en vue d'approcher le roi. Elle obtient de lui la permission de se rendre à Orléans, assiégée par les Anglais depuis sept mois. Les Orléanais, galvanisés, passent à l'offensive, et les assiégeants se replient le 8 mai 1429. Quand Charles VII est sacré à Reims, le 17 juillet, c'est encore en partie grâce au soutien de la jeune fille, qu'il anoblit, d'ailleurs, ainsi que sa famille, le 29 décembre 1429. Celle qui se nomme désormais Jeanne du Lys est alors faite prisonnière à Compiègne par les Bourguignons, en mai 1430, puis littéralement mise aux enchères. Charles VII ne faisant aucune offre, la captive est livrée aux Anglais, qui la confient à un tribunal ecclésiastique, lequel la déclare "blasphématrice, devineresse, séditieuse, apostate et relapse". Jeanne périt sur un bûcher, à Rouen, le 30 mai 1431, à l'âge de 19 ans.
Vingt-cinq ans plus tard, l'Église réhabilitera Jeanne, déclarant le précédent jugement "sans effet", et ira jusqu'à la canoniser en 1920. Notons que l'on ne doit toutefois pas parler de "martyre" pour Sainte Jeanne, puisque sa mort résulte d'un jugement religieux en bonne et due forme. Le ridicule et la soumission aux puissants a ses limites. En effet, Guillemin, ce catholique intransigeant, le démontre : à chaque étape, la position de l'Église concernant Jeanne fut dictée par des considérations exclusivement politiques. Pauvres catholiques : vous en avez, des hontes à assumer.
Loin des envolées lyriques ou patriotiques des récupérateurs de mémoire, Henri Guillemin a réalisé ici un ouvrage exemplaire, passionnant comme un roman, et surtout, d'une intégrité scrupuleuse. Il ne prend aucun témoignage pour argent comptant, examine les hypothèses, épluche les documents originaux. On sent rapidement que Guillemin ne se sert pas de Jeanne, qu'il ne souhaite rien démontrer, qu'il veut juste savoir. On sent surtout, de plus en plus, qu'il l'aime tendrement, sa Jeanne. Cette tendresse, qui lui donne vie et rend ce livre si émouvant, fait faire à Guillemin des détours par la poésie, de Shaw à Claudel, en passant bien entendu par Hugo. Et dans les dernières pages du livre, lorsqu'il est temps pour l'auteur d'aborder de front la question des "voix" et que son ton se fait plus mystique, aussi pragmatique que l'on soit, on n'a pas envie de lâcher sa main.