Extrait
Il est parti.
Elle l'a vu se diriger vers la porte, mais elle n'a pas bougé. Il a posé la main sur la poignée, en se retournant à demi vers elle un instant, juste un instant, mais elle est restée où elle était, debout, à quelques pas, silencieuse. Elle a entendu la porte s'ouvrir et se refermer, mais elle n'a rien fait. Elle a juste pensé brièvement qu'elle pouvait encore le rejoindre, le retenir, mais elle n'a rien fait ; elle n'a été capable d'aucun mouvement, d'aucune parole. Mal dans le corps, dans la tête. Oui, il y a eu ce temps mort, ce temps immobile, où elle pouvait encore agir et où elle n'a rien fait.
Bruit de l'ascenseur arrivant au palier ; grille qui s'ouvre, se referme dans un claquement sec ; chuintement de la cabine qui redescend.
Cette fois, c'était fini.
Pourtant, une seconde, elle se dit qu'elle pourrait encore descendre en courant les deux étages, comme ça, sans même fermer la porte de l'appartement ; elle le rattraperait dans le hall, ou même dans la rue, elle l'empêcherait de monter dans sa voiture, d'arriver à sa voiture - il avait dû la garer en bas, rue de la Glacière, comme d'habitude -, elle peut encore l'arrêter, lui dire que ce n'est pas possible, cette chose-là, cette chose terrible, qu'il la quitte ainsi, sans qu'ils se soient vraiment parlé, qu'il y a un malentendu - comme dans cette nouvelle de Kipling où, elle ne l'a jamais oublié, une femme abandonnée, devenue folle, parle à'un affreux malentendu, oui ce mot-là, si juste -, car c'est bien d'un malentendu qu'il s'agit, entre eux, d'une erreur ; elle va lui montrer qu'il se trompe, qu'il n'a pas compris, que cela ne peut se passer de cette façon absurde.
Mais elle ne fait rien. Elle reste là. Bouger, elle ne peut pas.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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Revue de presse
On aurait tort de négliger les citations que les auteurs font figurer en épigraphe de leur livre. Dans le cas de Jeux croisés, cette phrase tirée des Pensées de Pascal, "Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison", pose d'emblée une question qui est au coeur du roman : que se passe-t-il quand une personne censément raisonnable a, soudain, un comportement déraisonnable ? Il faut se laisser porter et emporter par ce récit étrange, ces destins croisés - de manière très éphémère - de deux femmes que tout sépare, qui ne se sont jamais rencontrées et ne se parleront probablement jamais. De chapitre en chapitre, Marie Sizun fait alterner leur histoire, avec subtilité, un grand sens de l'ellipse et une délicatesse constante. (Josyane Savigneau - Le Monde du 26 septembre 2008 )
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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