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À l'origine de ce travail, indique Gilles Kepel, il y eut une interrogation très simple : pourquoi " certains mouvements islamistes étaient parvenus à s'emparer du pouvoir (succès de la révolution iranienne), tandis que d'autres, (les plus nombreux), tels les mouvements égyptiens, y avaient échoué " ? C'est l'analyse sociologique qui fournit à l'auteur les clefs de son argumentation. La mouvance islamiste est selon lui " le produit de la mobilisation simultanée de groupes sociaux différents ", jeunesse urbaine pauvre, classes moyennes pieuses, intelligentsia islamiste sans oublier les groupuscules radicalisés et violents. Or aujourd'hui, " l'islamisme - comme amalgame de groupes sociaux différents soudés dans une idéologie commune - va commencer à se défaire, précipitant le déclin de l'ensemble ". Certains groupes, dans la foulée du jihad afghan s'orientent vers une radicalisation violente tandis que les groupes islamistes modérés issus des classes moyennes s'orientent vers l'alliance avec les groupes laïcs et procèdent à une réflexion qui s'articule autour de la démocratie et des droits de l'homme.
On assiste aujourd'hui, indique l'auteur, à un travail de recomposition de l'identité dans le monde musulman où la référence à l'islam a une place mais n'a pas une place exclusive. " Aujourd'hui, en l'an 2000, l'épuisement de l'idéologie et de la mobilisation islamistes ouvre la voie à un [...] moment de dépassement : les musulmans peuvent tout à fait élaborer leur manière de s'inscrire dans un processus démocratique qui soit à la fois universelle et particulière ". L'enjeu est de voir " si les élites au pouvoir, qui bénéficient d'une opportunité historique pour promouvoir la démocratie dans les pays qu'elles contrôlent, sauront en saisir l'occasion, accomplir les sacrifices nécessaires pour élargir leur base sociale, ou persisteront dans une logique d'appropriation patrimoniale de l'Etat, annonciatrice de nouvelles tempêtes et de nouveaux désastres ". L'ouvrage est doté d'un appareil cartographique. --Yann Vinh-- --Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
Il en analyse également l'entrecroisement avec les intérêts des grandes puissances et des puissances régionales : le jeu des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite pour soutenir un islamisme sunnite conservateur, notamment par une surenchère en matière de murs, qui fasse pièce à l'islamisme révolutionnaire et anti-capitaliste des responsables chiites de Téhéran, puis l'émancipation des dirigeants Talibans d'Afghanistan qui, grisés de leur victoire contre les forces de l'Union soviétique, échappent aux desseins de leurs protecteurs pour décider eux-mêmes du destin de leur pays, au risque de le faire régresser vers un moyen-âge fanatisé.
La description des forces politiques et sociales qui s'affrontent et des logiques qu'elles emploient fait toute la force du livre de Gilles Kepel, qui se lit aussi comme une grande fresque historique du dernier demi-siècle. Où l'on mesure que l'un des phénomènes les plus spectaculaires de cette période, à l'échelon de nombreuses nations du monde musulman, comme à l'échelle des relations internationales, fut représenté par la diffusion, l'apogée, puis la mise en échec et le reflux, d'une pensée politique radicalement nouvelle fondée sur le recours exclusif à l'Islam comme mode d'organisation de la société.
Cette pensée politique et religieuse à la fois répondait d'un même mouvement au malaise identitaire des jeunes nations musulmanes rejetant l'épisode sombre de la colonisation, et aux revendications sociales et politiques vécues de manière de plus en plus violentes dans des régimes autoritaires constitués, dans les premières années de leur indépendance, par la consolidation nécessaire du monde bipolaire hérité de la guerre froide.
La conclusion que Gilles Kepel tire de son analyse minutieuse de l'évolution des événements et des doctrines, dans l'ensemble du monde musulman, de l'Indonésie à la Mauritanie, en passant par le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iran, les Pays du Golfe, l'Egypte, l'Algérie et le Maroc, est relativement optimiste : il perçoit dans les remises en cause actuelles l'ébauche d'un mouvement cohérent vers une " démocratie musulmane " où les aspirations que traduisait l'islamisme pourront être satisfaites par des évolutions civiques et des réformes sociales, à condition bien sûr que les élites actuelles en comprennent l'urgence
"En ce tournant de siècle et de millénaire, il leur revient d'intégrer les groupes sociaux qui avaient été tenus à l'écart depuis les indépendances, et de favoriser l'enfantement d'une sorte de démocratie musulmane, sachant mêler de manière inédite culture, religion, et modernité politique comme économique. Ce scénario suppose que les élites rajeunies qui accèdent au pouvoir, du Maroc de Mohammed VI à la Jordanie d'Abdallah II, de l'entourage technocratique et militaire du président algérien Bouteflika à celui du président indonésien " Gusdur " Wahid, soient capables de se projeter dans l'avenir, et de " partager le gâteau " aujourd'hui pour le faire croître demain. Si ces élites se contentent de tirer un profit immédiat et égoïste de la décrue de l'islamisme, sans s'engager dans la réforme, le monde musulman sera confronté, à court terme, à de nouvelles explosions, que leur langage soit islamiste, ethnique, racial, confessionnel ou populiste." -- Khaled Elraz-- --Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
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