Scandaleusement fauché dans la fleur de l'âge, Boris Vian reste un des météores les plus fulgurants de la littérature française. Touche-à-tout de génie, il nous a laissé une oeuvre à la fois passionnante, protéiforme et terriblement touchante par la poésie et l'humanité qui s'en dégagent. Dans cette oeuvre, quatre romans se détachent pour former une tétralogie. Ce sont bien sûr les quatre polars que Vian signa Vernon Sullivan, du nom de l'écrivain américain fictif dont il prétendait être le simple traducteur, et qu'il publia entre 1946 et 1950. Premier opus de cette tétralogie, "J'irai cracher sur vos tombes" est aussi à mon avis le meilleur. En tout cas, c'est le plus percutant! On le présente souvent comme un pastiche de roman noir, mais osons le dire, des pastiches de ce calibre-là n'ont rien à envier à leurs modèles!
L'histoire? Un certain Lee Anderson, 26 ans, débarque à Buckton, grosse bourgade de l'Amérique profonde, et s'y installe comme libraire... Mais vendre des livres n'est pas vraiment son truc... Non, Lee préfère jouer de la guitare, boire du bourbon et surtout copuler comme un lapin avec les petites minettes du coin... Lesquelles, ça tombe bien, ne sont pas très farouches... Jusqu'au jour où notre homme fait la connaissance de Lou et Jean Asquith, deux ravissantes bourgeoises de la ville voisine auxquelles il commence à s'intéresser de très près... Et pas seulement pour leurs somptueuses chutes de reins... Ce cher Lee aurait-il, mine de rien, une petite idée derrière la tête? Et si oui, laquelle?
Deux semaines! Deux ridicules petites semaines! C'est le temps qu'il fallut, paraît-il, à Vian pour achever l'écriture de ce roman... Moi, les écrivains qui arrivent à boucler un manuscrit à une telle vitesse, ça me sidère toujours... Surtout qu'en l'occurence rapidité rime avec qualité... Ah, lire Vian, c'est comme manger du miel à la petite cuillère... Ca vous coule sur la langue, ça vous envahit tout le gosier, ça vous remplit le palais d'un bouquet de saveurs ineffables... C'est du bonheur à chaque phrase, à chaque mot... Son style, ici, parodie habilement celui de la Série Noire grande époque, avec de loin en loin de savoureuses maladresses voulues pour mieux faire "traduit de l'américain"... Il y a du James Hadley Chase là-dedans, mais en plus enlevé, en plus caustique, en plus violent aussi...
Ce livre, à sa parution, choqua les "bien-pensants" et Vian fut d'ailleurs condamné pour "outrage aux bonnes moeurs". Soixante-cinq ans plus tard, ce parfum de scandale s'est bien sûr estompé! On fornique beaucoup dans ces pages, certes, on y croise des filles faciles et les gestes de l'amour y sont parfois décrits avec précision, mais notre époque est si blasée question sexe que les audaces d'hier, dans ce domaine, paraissent convenues aujourd'hui... La seule scène qui ait encore de quoi choquer de nos jours, c'est celle du chapitre 10, avec les deux fillettes... Ce passage-là est si malsain, si trouble que je ressens toujours à sa lecture une vraie gêne...
Mais au bout du compte, sulfureux ou pas, ce roman est surtout un impitoyable réquisitoire contre le racisme ordinaire, la bêtise, les préjugés, le puritanisme, l'étroitesse d'esprit... Sans manichéisme, sans jamais se payer de grands mots, sans jamais se draper dans la Morale avec un M majuscule, sous couvert d'une "banale" histoire de vengeance, Vian nous assène son message avec une force que reflète bien le titre de son livre: qui juge autrui à la couleur de sa peau ne mérite que la haine et le mépris... Un message qui hélas conserve encore, en 2011, quelque actualité...