En 2028, la Russie vivra en autarcie, ceinte de murailles derrière lesquelles supplique le reste du monde pour obtenir ses précieuses ressources. Imbue de son trésor et drapée de la légitimité de l'église orthodoxe, elle a replongé vers ses "véritables" racines, c'est à dire le passé, soit les valeurs de la Sainte Russie via un nationalisme pur et dur. A sa tête un Souverain, tyran implacable et paternaliste, ceint de sa milice personnelle, l'Opritchina, directement inspirée de celle d'Yvan le terrible, dont chaque membre doit avoir renoncé à sa vie privée et coupé les ponts avec sa famille.
Dans son style direct et précis, Sorokine laisse parler l'un de ces opritchnik décrivant l'une de ses journées avec la naïveté et la crudité qu'autorise la bien-pensance. Recruté, enrichi, vivant dans une maison confisquée à un aristocrate exécuté, choyé par une domesticité esclave, Komiaga, entièrement dévoué au régime, laisse parler sa sauvagerie dans ce qui n'apparaît que comme une barbarie hautement ritualisée. Entre les cruautés insoutenables commises l'âme légère au nom du Souverain et l'enchevêtrement de codes absurdes et voisins du Kamoulox de Kad & Olivier qui suscite notre hilarité, il évolue sereinement, entre haute technologie, vulgarité et vocabulaire suranné (une voiture s'appelle un destrier; un soldat, un arquebusier). Aidé en cela par une hyperactivité que les beuveries obligatoires, drogue collective illicite (l'aquarium de sterlets d'or !) jusqu'à la bacchanale finale strictement masculine sensée sceller l'opritchina et sa virilité, entretiennent.
Le peuple Russe et son âme si souvent invoquée ne sont jamais l'objet de son regard. Les femmes sont tellement dévalorisées qu'elles ne peuvent qu'être mères ou bien violées. Sauf la Souveraine, évidemment, libertine avérée.
Marinant dans le non-sens absolu, il n'interprète pas à la vue de l'omniprésence Chinoise, la sinisation du vocabulaire Russe et la dépendance aux produits Chinois, une possibilité de renversement. Pas plus qu'il ne réalise que son chef, le Patron, outre toucher des pots de vins faisant entorses sur entorses à un règlement pourtant sacro-saint, manipule le Souverain. Parcequ'il participe au pouvoir en place et qu'il y est flatté et repu, Komiaga est sinon un homme, du moins une cheville ouvrière heureuse.
Il est pourtant à l'origine du mot de la fin, situé au deuxième tiers du livre. Consultant une devineresse pour le compte de la Souveraine, il ne peut s'empêcher de lui demander:
- Que va devenir la Russie ?
- La Russie ne deviendra rien.
Signé Sorokine...