À la base, chez
Platine, on n'aime pas. Damien chante le rock, qui plus est des quartiers chic (utilisant le mot "France" à tout bout de champ), sans vrai vécu. Damien fait la gueule sur toutes les photos, sauf celle de la pochette (puisqu'il n'y apparaît pas). Damien se fait appeler par son nom (genre ça fait moins sitcom)... Son livret compte des photos de ses copines mignonnes mais négligées avec de préférence les yeux un peu explosés. Ses arrangements sonnent gras le rock saturé des eighties mal digérées. Quant à ses textes, son prof de français de terminale doit pouvoir encore les annoter, biffant simplement les quelques "On t'a baisé", "Masseuses pour couilles", "Baiser mon chien" que le marketing inné du jeune "Pas si con" n'a pas placé là par hasard. On n'aime pas, mais après son premier single, "Jeune et con", et la reprise de "My Funny Valentine" (un standard US signé Hart & Rodgers, déjà chanté par tout le showbizz ricain dont Streisand), on est cependant certains qu'il y a de la graine de star chez ce mec. Un véritable poète qui risque de très vite comprendre comment on passe du statut du quidam qui joue à être intello à celui de l'être. Reste à savoir si Damien ne se perdra pas dans le labyrinthe des groupes rock purs et non médiatisés (Matmatah) et trouvera le fil (Téléphone) d'Ariane... Pour ma part, je parie qu'il sera bientôt en orbite au milieu des étoiles du rock.
--J.-P. P.
Jours Etranges, dont le titre passe pour une référence ou un emprunt aux Doors (
Strange Days), est à certains égards un disque emblématique de la fin du vingtième siècle. D’abord par ce qu’avec son rock à guitares post-grunge agrémenté d’éléments électroniques et de claviers discrets, Saez annonce, au côté de groupes tels que Radiohead, Placebo ou Muse, le métissage electro/rock qui va dominer les années 2000. Ensuite, parce qu’à travers ses paroles, Saez est symptomatique de l’époque, faisant écho – non sans une naïveté souvent agaçante – aux révoltes et angoisses d’une « génération » (mot récurrent dans ses paroles) devenue adulte après l’effondrement du bloc soviétique, alors que la « mort des idéologies » proclamée par les élites entraînait un fatalisme politique et économique grandissant. De fait, les textes de Damien Saez font écho au mouvement altermondialiste, né en réaction à ce fatalisme et qui prend forme à la même époque, notamment avec le Forum social de Seattle qui a lieu cette même année 1999. C’est donc sans grande surprise que le succès est si immédiat : porté par le carton de l’hymnique single
« Jeune et con », qui ouvre l’album,
Jours Etranges devient double disque d’or. Le morceau, dont les premières secondes rappellent le
« Supersonic » d’Oasis, donne le ton : un rock nerveux d’inspiration britpop et un chant théâtral et emporté. Mais surtout – et c’est là le hic – des paroles naïves (ce que revendique le chanteur) et grandiloquentes (à l’image de
« Amandine », où le chanteur se lamente comme un lycéen : « J’ai perdu l’amour de ma vie ») et cousues de lieux communs. Convoquant tous les symboles éculés du romantisme (l’étoile, la lune, la mer, le soleil, les anges, la mort, les colombes, etc.), Saez passe du sentiment politique de révolte au désœuvrement plaintif ou au rêve d’ailleurs (« Demain je m’en irai peut-être », dans la chanson-titre ou bien encore
« Je veux m’en aller »). Ce qui donne des passages comme : « Nous sommes jeunes encore / Mais l’avenir est mort / Et nos ailes sont brisées / Reste la drogue encore / Pour nous enfuir / Alors on reste là / Pauvre génération / Sans but et sans pourquoi / Dis-moi où est l’horizon… » (
« Soleil 2000 »). Or, c’est là que le bât blesse, car chez Saez, pas une once d’ironie et les paroles – soulignées par l’afféterie du chant – ont le sérieux arrogant du post-adolescent qui veut la jouer prophète. C’est dommage, tant les qualités de compositeur du jeune homme sont évidentes, qu’il s’agisse des riffs bien sentis de
« Jeune et con » et
« Sauver cette étoile » ou des arrangements divers (cordes, bruitages, samples,
beats électroniques, distorsions du chant…) qui donnent de l’envergure aux morceaux. Si l’influence du rock britannique (U2, Oasis, Radiohead…) est certaine, la musique de Saez va cependant au-delà du plagiat et réserve même quelques surprises – dont la reprise du standard smooth jazz
« My Funny Valentine ».
Jours Etranges est avant tout un disque de rock adolescent, naïf et par instants touchant. S’il en ressort un sentiment mitigé, entre agacement et enchantement, il semble augurer de belles choses. Ce premier disque laisse même espérer que ce petit Musset du rock français, encore engoncé dans ses mythes et dans les lieux communs, deviendra plus mature et qu’il se débarrassera de ses tics d’écriture et de chant tout en affirmerant plus avant une patte musicale tout à fait convaincante.
Mikaël Faujour - Copyright 2012 Music Story