Dans l’immense discothèque qu’est devenu le monde, et dans laquelle s’ébrouent des milliards d’être humains ivres de bonheur et de danse, Röyskopp a donc mis la Norvège au centre des dance-floors. Pour beaucoup, le duo a d’ailleurs simplement mis la Norvège sur un planisphère. Les références habiles (Burt Bacharach, Erik Satie, la brillante insouciance des années 1980) de ceux que certains ont surnommé les « Beach Boys electros de Bergen », ont eu une immédiate répercussion sur leur triomphal premier effort (
Melody A.M., 2001), amplement confirmé par
The Understanding (en 2005, banalisation du propos, mais nouveau jackpot commercial).
C’est donc en conservant un train de sénateur (quatre ans, déjà…) que Röyskopp offre le troisième opus de ses aventures bigarrées au pays des boules à facettes et des pilules de toutes les couleurs. Produit, mais au préalable composé et arrangé, mais pendant, joué, mais après, mixé, par Torbjørn Brundtland et Svein Berge,
Junior (qui débute par un rire extatique, et s’orne d’une pochette où les musiciens, entre iris d’iris et poses de keyboards heroes, ont manifestement adoré faire les idiots, un peu comme chez MGMT) accueille néanmoins son habituelle cohorte d’invités amis.
Anneli Drecker a posé là quelques instants son groupe Bel Canto, Karin-Dreijer Andersson en a fait de même avec le suédois The Knife, Lykke Li a cessé de s’agiter quelques minutes, lorgnant vers un avion en partance pour une tournée psychédélique au Portugal, et la reine Robyn a laissé choir quelques instants sa fixation sur l’univers de
Chapi Chapo. Tous ces chouettes copains tournent en farandole dans un programme de onze pièces, où les gens ne sont pas forcément heureux (
« Happy Up Here », en ritournelle d’ouverture, et réminiscence de ce qu’aurait pu être le générique des
Jeux de vingt heures), mais tentent à toute force de s’en convaincre. Ici, les étiquettes sont particulièrement soignées, et les contenus irisés comme des combinaisons en lamé argent :
« The Girl and the Robot », ou l’amour saccadé et impossible au pays des machines vibratiles, et
« Tricky Tricky », effectivement assez truqueur dans ses descentes de claviers et de sequencers, sa mélodie minimaliste jusqu’à l’hypnose, et ses vocaux haletants de jeunes amoureuses frustrées, pour renvoyer tout le monde sous les sunlights des nuits noires. Or donc, cela pétarade (
« This Must Be It ») comme si l’on découvrait une nouvelle série télé, cela hoquète de chagrin, aussi (
« You Don’T Have a Clue »), pour un désespoir jusqu’au bout de la nuit, et cela dévale enfin le grand escalier du show business (
« It’s What I Want »), dans un aveu attendrissant de sincérité. Toutefois, en matière de parties vocales, on retiendra avant tout
« True to Life », magnifique mélopée onirique, hantée par quelques flèches sonores, et un chant en retrait intégré dans la masse orchestrale.
Mais tout ce qui précède est à relativiser dans l’urgence face à l’éclat des morceaux instrumentaux :
« Silver Cruiser », ballade mélancolique aux confins de l’espace, construite autour de quelques simples arpèges obstinés, s’envole et tourne et roule dans les frondaisons des jardins de Versailles, où l’on finit naturellement par croiser Air, et Vangelis qui tient la baguette de ces nouveaux petits marquis poudrés venus du froid. Quant à
« Röyskopp Forever », fiché au mitan du disque comme un dard d’éternité (et par ailleurs sommet de l’album), il claque les images d’un voyage sans retour sur quelques gouttelettes de synthétiseur, et des cordes samplées : là encore, le cinéma de cette musique s’exprime au plus haut de la séduction, entre
Blade Runner et Walter Carlos (metteur en musique de l’
Orange mécanique de Stanley Kubrick).
La confirmation que si le champignon vesse-de-loup (
röyskopp) n’a pas de pied, il a bien des racines.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story