Kafka n'est pas un écrivain comme les autres. Ecrire, pour lui, n'était ni un passe-temps, ni un art, encore moins un métier. C'était une compulsion. Il écrivait tout bonnement parce qu'il DEVAIT écrire. Les mots lui tenaient lieu d'oxygène, l'encre de sang. Du reste, il est bien connu qu'il n'eut jamais le souci d'être publié et demanda, juste avant de mourir, à 41 ans, de la tuberculose, que l'on brûlât tous ses manuscrits. Ce que son ami Max Brod, heureusement, se garda bien de faire! Personnellement, ce que j'aime dans son oeuvre, c'est qu'elle est onirique, profonde et cocasse à la fois. Elle ne vous impose aucun message, n'énonce aucune vérité. On peut la prendre au pied de la lettre ou au second degré, n'y voir que du divertissement ou au contraire y lire des choses éminemment sérieuses. C'est une oeuvre ouverte à une infinité d'interprétations, riche de tous les fantasmes que nous pouvons projeter en elle, et d'une écriture si moderne qu'on a peine à croire qu'elle date déjà de presque un siècle.
Le Château,
Le Procès ou
La Métamorphose ne sont en vérité d'aucun temps, d'aucun lieu. Universels, intemporels, énigmatiques, à la fois concrets et abstraits, réalistes et fantastiques, ils incarnent une forme d'exigence littéraire absolue. Sont-ils difficiles à lire? D'aucuns le pensent. Moi pas. Question de goût, de sensibilité. Je crois que pour apprécier pleinement ces romans, il faut commencer par oublier toute la glose qui les entoure et la réputation de noirceur qu'on leur fait injustement. Kafka n'est pas un auteur austère. Sa prose est belle, poétique, musicale. Quant aux situations absurdes, j'allais dire: kafkaïennes, qu'il met en scène, elles sont souvent marquées au coin d'une ironie malicieuse. Kafka, c'est vrai, dépeint dans ses livres la condition humaine avec une cruauté implacable, mais cette cruauté n'empêche pas l'humour. On ressort de son oeuvre ni sombre ni gai, juste un peu plus sage, avec l'impression d'avoir touché du doigt le paradoxe intime de l'existence.