Ce qui frappe d'abord à le lecture de « Kafka sur le rivage », c'est le nombre impressionnant de genres littéraires qu'on y trouve : le roman historique (l'occupation américaine lors de la seconde guerre mondiale), le conte (il pleut des poissons et des sangsues), le polar (qui a tué cet artiste réputé ?), la tragédie (le personnage central, le jeune Kafka Tamura, est victime de la prédiction funeste programmée par son père), le roman mythologique (référence très forte à Oedipe et ses parents), le roman philosophique (exposé sur le concept du sujet et de l'objet d'Hegel) et enfin le livre d'épanouissement personnel, qui transcende tous ces genres en donnant une unité à ce roman et une finalité à la fugue du jeune Kafka.
Ce qui frappe ensuite, c'est la capacité d'Haruki Murakami à nous faire ressentir les événements qu'il décrit. Son écriture dépouillée et fluide permet d'aller au coeur de l'action et de s'approprier les émotions fortes des différents personnages. Que ce soit de la tristesse, de l'excitation érotique ou encore du suspense, le lecteur vit par moment organiquement ce que vivent les êtres de ce roman. Comme le dit un personnage : « le plus important pour nous, c'est que chacun se laisse absorber par la vie ».
Ce roman invite à l'introspection : « Souvent quand tu mets le pied dans un labyrinthe extérieur, c'est que tu entres aussi dans un labyrinthe intérieur ». Cette métaphore met en relation les deux types de cheminement qu'accomplissent les deux personnages centraux de ce roman : le parcours géographique (une fugue pour Kafka, un premier voyage en dehors de sa ville pour le vieux Nakata suite au meurtre de l'artiste) et le parcours intérieur (se libérer de la terrible prédiction paternelle pour Kafka, remplir le vide qui habite Nakata et qui permet à d'autres de faire ce qu'ils veulent de lui). Ces deux parcours se développent parallèlement, d'abord sans lien apparent, puis les interrelations se font de plus en plus nombreuses. Et comme tout est relié chez Murakami, qui fait dire à un de ses personnages que « la logique, la morale ou la signification n'ont pas d'existence en tant que telles, mais naissent d'interrelations », d'autres mondes se rencontrent dans ce roman (la frontière entre le réel et le surnaturel est supprimée, des personnages du passé côtoient ceux du présent, les chats peuvent communiquer avec certains personnages, etc.).
Roman métaphorique et fantasmagorique, « Kafka sur le rivage » peut désarçonner le lecteur rationnel. En plus de mélanger allègrement les genres littéraires ainsi que les mondes réels et surnaturels, il soulève de nombreuses hypothèses auxquelles aucune réponse claire n'est donnée. Sans doute une invitation à l'exploration des différents mondes dont nous n'avons pas encore trouvé la porte d'entrée.