1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5
In my Solitude..., 25 février 2012
Situé dans sa filmographie entre deux de ses grandes réussites tardives,
Short Cuts et
Gosford Park, Kansas City (1996) est un film mal-aimé de Robert Altman. Il faut bien avouer dès l'abord que c'est un film assez décevant, qui attrista d'autant plus ceux qui savaient qu'Altman était le cinéaste rêvé pour réaliser un film profond et ressenti sur le lieu et le temps de sa propre enfance - il avait 9 ans au moment où est situé le récit du film, en 1934. Ce n'est hélas pas vraiment le cas, mais cette déception on peut tout de même la relativiser, à plus forte raison lorsqu'on revoit le film (en ce qui me concerne, à une quinzaine d'années de distance).
Kansas City n'est pas une fresque sur l'époque - Altman devait une vingtaine d'années auparavant réaliser
Ragtime d'E.L. Doctorow, mais son comportement d'alors lui avait coûté ce film qui était finalement revenu à Milos Forman, et on pouvait imaginer en voyant ce projet qu'il allait finalement faire son propre Ragtime dans la ville de son enfance dans l'état du Missouri. En choisissant de raconter l'histoire d'un kidnapping (voir synopsis ci-dessus), et ses répercussions dans les milieux de la pègre et de la politique, très liés, Altman gagne d'un côté ce qu'il perd de l'autre. Bien dans sa manière, le film sera assez lâche et décousu pour le récit, fait essentiellement de déambulations, de solos et d'interactions entre ses acteurs-musiciens. Cela tombe bien, le jazz, pour lequel cette ville était une véritable plaque tournante en 1934, est plus qu'un fond sonore dans ce film et trouve des échos dans sa structure même.
A propos de l'arrière-plan, Altman a été amené à raconter la spécificité du Kansas City de 1934, aussi bien pour sa situation particulière en plein coeur de la Dépression que les rapports raciaux qui y avaient cours : "Kansas City se flattait de ne pas être ségrégationniste, mais le Missouri était un Etat sudiste comme les autres. Il y régnait une attitude paternaliste, du genre : nous, nous traitons nos nègres correctement. (...) 'Boss' Pendergast contrôlait l'organisation du parti démocrate. Il utilisait les mêmes méthodes que les Italiens dans leur sphère ou les Noirs dans la leur. Le système était parfaitement corrompu. Pendant la Prohibition, ils ne prirent même pas la peine d'enlever les publicités pour l'alcool. La loi ne fut pas appliquée et l'alcool continua à couler à flots. (...) Chacun restait dans son territoire. Et à chacun ses armes : les Italiens avaient des armes à feu, tandis que les Noirs devaient se contenter de couteaux." (Positif n°423, mai 1996).
Tout ce que dit là Altman, et plus encore pour ce qui touche aux rapports entre classes, races et communautés, se trouve effectivement dans le film. Mais il faudra être attentif, car comme souvent Altman fait passer des éléments essentiels en ne les mettant pas en avant. Quant aux références, elles seront d'autant plus claires que l'on connaît un peu l'histoire et la culture américaines - de Marcus Garvey à Amos and Andy, en passant par tous les grands jazzmen alors réunis à Kansas City, ou ce qu'était le parti démocrate à l'époque dans certains endroits du pays - mais si Altman ne fait aucunement dans le didactisme, le scénario et le dialogue donnent tout de même quelques clés de compréhension. Je crois bien que c'est ce qui fait que l'expérience de revoir ce film est finalement plus satisfaisante que celle de sa première vision. Car en le voyant pour la première fois, on ne peut pas ne pas s'attacher avant tout au récit, et on a toutes les chances de le trouver peu substantiel. En le revoyant, on décrypte mieux et on apprécie plus le feuilletage, comme souvent très complexe chez Altman, et là où l'essentiel se joue finalement. On s'attache plus aux détails, dont certains - assez évidents, mais pas assénés - qu'on aurait pu manquer la première fois (un ami avait ainsi raté le nom et le prénom, donnés séparément, de l'adolescent qui passe son temps à écouter les musiciens du Hey Hey Club).
Le personnage de Miranda Richardson, la bourgeoise esseulée accro au laudanum pour oublier le vide de sa vie, et celui de Jennifer Jason Leigh, Blondie, la fanatique de Jean Harlow qui essaie de sauver son homme des griffes de Seldom Seen, le patron de la pègre noire locale (
Harry Belafonte), apparaissent finalement comme plus étoffés qu'on ne les percevait de prime abord. Blondie est le personnage qui permet de transgresser toutes les barrières (de classe et de race), dans un lieu où elles sont certes floues et que la Dépression ne frappe pas de plein fouet, mais qui existent malgré tout et que la mise en contact des personnages révèle de diverses manières. La déambulation un peu erratique des deux femmes, les scènes dans le club de Seldom Seen et le cadre temporel (la journée des élections) achèvent de mettre au jour magouilles et méthodes expéditives. Finalement, si le côté un peu mélodramatique et le quasi-surplace du récit principal peuvent lasser, si Jennifer Jason Leigh s'échine un peu trop à jouer sa sous-Jean Harlow en cherchant à imiter le style 'snappy' des films des années 30, la tapisserie est elle assez riche pour captiver.
A plus forte raison si l'on est amateur de jazz bien sûr. Bien que j'aie toujours beaucoup aimé la musique que la myriade de musiciens (plus ou moins) en vue des années 90 ont enregistrée sous la caméra d'Altman, je dois dire que je ne me souvenais pas d'à quel point, une fois encore, Altman avait soigné et réussi sa bande-son. Presque omniprésente, la musique a de toute évidence influencé le montage final, mais comme toujours Altman est dans un rapport dynamique entre image et son, et ne cherche pas uniquement à rythmer son montage image grâce à une musique pré-existante. Qu'elle soit au premier plan ou qu'elle ne reste plus qu'en fond pour certaines scènes, cette musique souvent enthousiasmante accompagne bien sûr une reconstitution assez soignée mais répond aussi et surtout aux solos des acteurs et crée des entrelacs très évocateurs. Alors évidemment, il ne faudra pas se focaliser sur le fait que les musiciens présents (Joshua Redman, James Carter, Geri Allen...) peuvent difficilement rappeler leur modèle et qu'ils ne cherchent pas à reproduire le style de l'époque, et profiter du boeuf grandeur nature auquel il est nous est donné d'assister.
A propos de la bande-son, j'ai déjà pu écrire le bien que j'en pense et invite bien sûr à ne pas la rater sous forme de CD :
Kansas City. Un 2ème disque a ensuite été tiré des enregistrements réalisés pour le film, à peine moins bon :
KC After Dark.
Il est à noter qu'Altman avait consacré un film aux seules sessions réalisées par les musiciens pour le film, que l'on ne retrouve que par bribes dans le film de fiction. Intitulé Jazz '34, ce film musical n'est absolument plus trouvable (il était sorti en VHS et était passé sur Arte). C'était évidemment LE supplément qui devait accompagner ce film, et il ne se trouve ni dans ce dvd Mk2 ni dans l'édition américaine. Voilà qui est très, très dommage. Espérons qu'il se trouvera un éditeur pour penser à sortir ce film un jour, si possible de pair avec Kansas City. Mais j'imagine que les questions de droits sont inextricables ou presque, vu le nombre de jazzmen de premier plan ayant fait partie de l'aventure.
En l'absence de ce fondamental Jazz '34, on pourra tout de même trouver de bonne qualité les suppléments fournis par l'édition Mk2. Le critique Luc Lagier a été chargé de faire une préface pour le film, qui résume bien en 5' ce qu'il convient de savoir avant de voir le film. Après, on pourra goûter sa très bonne analyse, et les éléments contextuels qu'il apporte, dans "Gare, trains et déraillement" (16').
Master de bonne qualité, pour l'image comme pour le son. Le tout manque toutefois un peu de définition et est dans l'ensemble trop sombre. VOSTF (sous-titres non amovibles) et VF.
3,5 étoiles de moyenne, film et édition.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui
Non