S’il y a des enregistrements auxquels j’aimerais mettre 6 étoiles, car atteignant la quasi perfection, celui-ci en ferait incontestablement partie, car tel que nous le livre Karajan, avec le meilleur orchestre de son époque, celui de Vienne, et une troupe de chanteurs exceptionnelle, c’est un véritable chef d’œuvre d’une œuvre qui est elle-même le chef d’œuvre de Verdi, atypique certes, mais aussi le testament musical du plus grand compositeur d’opéras que l’Italie nous ait livré.
D’abord effectivement, c’est la direction de l’orchestre qui est tout à fait remarquable, on sent combien le maître est en harmonie avec son orchestre, combien il connait la partition au plus profond de lui-même, combien il sait mettre en lumière les instruments solistes, comment il fond les chanteurs et le chœur dans cet ensemble pour donner à la fois rigueur, clarté et musicalité, et cela dans une grande virtuosité.
Giuseppe Taddei, reconnu comme l’un des grands barytons de l’après-guerre, a probablement été le meilleur Falstaff qu’il nous ait été donné de voir et d’entendre, le prince de l’autodérision; de voir, car sa physionomie, son port, son jeu sont extraordinaires, il est vieux, mais plein d’énergie , il veut continuer à manger la vie à pleines dents, il montre tour à tour rouerie, truculence, humour, il est dionysiaque ; d’entendre, il vit avec la musique, son chant sait être totalement en phase avec son jeu et les événements; son premier chant où il expose son plan amoureux suivi de sa vision de l’honneur comme son monologue du début du 3° acte « ehi taverniere » sont pour moi les points d’orgue de sa prestation qu’il achèvera, après une marche quasiment funèbre sur un extrait du Requiem par la célèbre fugue dans un final éblouissant.
J’aimerais tresser des louanges à toute la troupe car, malgré l’extrême difficulté de la partition, il n’y a pas de point faible, ce serait trop long, mais comment ne pas s’émerveiller devant C. Ludwig en Mrs Quickly, maquerelle de haut vol, ah le « référencia », quelle malice, quelle présence et quelle voix quand elle descend dans les graves. Elle incarne véritablement la commère de Windsor comme l’avait sans doute imaginé Shakespeare.
R. Kabaivanska, que l’on s’étonne presque de trouver dans une comédie, elle qui nous a laissé tant d’interprétations extraordinaires de drames et tragédies lyriques, nous fait admirer la pureté de sa voix, écoutez comment elle domine le merveilleux quatuor final du premier acte, on l’a qualifié de Mozartien, admirez sa présence scénique pleine de classe et d’élégance.
Et puis, Janet Perry, délicieuse, campe une merveilleuse Nannette, joyeuse, amoureuse, avec une pureté, une clarté de voix incomparable qui illumine l’air de la reine des fées « su fil d’un soffio etesio » dans la scène finale, et qui vient peu après la tendre complainte amoureuse de son chéri bien donnée par F. Araiza qui fut un ténor de qualité. Tout au long de l’opéra leurs ébats sont pleins de fraicheur et de passion retenue. Leur amour est le contrepoint des horreurs véhiculées par Falstaff. J’aime cette affirmation si poétique: « les baisers font renaître les lèvres de la bouche comme la lune renaît» du premier acte redonnée à la fin. Enfin, comment ne pas saluer la remarquable interprétation du grand baryton italien R. Panerai, notamment dans la scène de la colère dans la première partie de l’acte 2.
Tout est parfait, la mise en scène dynamique, presqu’incroyable par moments pour un spectacle donné en direct, les décors intérieurs coquets et réalistes, les extérieurs bucoliques, ou féeriques comme la forêt enchantée du final, les costumes d’époque soignés, le rendu image et son excellent pour l’époque de tournage. Juste une remarque : les sous-titres sont seulement en allemand et en anglais.
Alors, c’est un spectacle absolument délicieux qui nous est donné là, certes on ne rit pas franchement, mais on sourit souvent, on ne pleure pas non plus, on se délecte simplement d’une production si bien ficelée et surtout d’une musique qui ne peut être mieux rendue que par ce chef qui savait être exceptionnel, H. Von Karajan. On termine par un moment d’interrogation philosophique avec la fugue de Falstaff « le monde est une farce », n’est-ce pas encore le cas de nos jours, mais pas toujours…