Karl Böhm est une valeur très sûre. Que le vieux maître - 86 ans lors de cette production ! - chemine lentement dans la fosse ne doit pas nous tromper : à peine a-t-il tourné vers un public munichois archi-conquis son sourire pétillant, tout juste a-t-il levé augustement sa baguette, et l'on frémit de bonheur. Böhm envahit la soirée de son autorité mâtinée d'une éternelle joie ; il a donné sa vie à Mozart, et ce tout dernier enregistrement est le véritable testament d'un apôtre du divin compositeur. Le réalisateur de la télévision allemande ne s'y trompe d'ailleurs pas : l'enregistrement s'arrête, alors que l'ovation est toujours à son comble (il faut d'ailleurs apprécier à leur valeur les hurlements de joie du public guindé de l'opéra de Munich !), sur l'image du maestro, seul sur la scène, qui, ému, fait mine de tirer le rideau et rit de la ferveur qu'il a su créer ! Cette nuit a dû assurément être très longue pour tous les privilégiés, artistes et spectateurs, ayant partagé ce moment.
La figure de Böhm vaut à elle seule l'achat du DVD ; mais que dire de la distribution ? Sensationnelle, fabuleuse, les qualificatifs les plus élogieux viennent à l'esprit d'un bout à l'autre des 2h30 du spectacle. La diva Gruberova est une bouleversante Konstanze, tout en retenue dans son jeu mais libérant une fureur lyrique hallucinante dans ses grands airs. Le second rôle féminin est assuré par la pétillante et délicieusement têtue Reri Grist.
Côté masculin, Araiza, très appliqué, est presque effacé par un duo surexcité qui trouve dans la mise en scène facétieuse et décomplexée d'Everding le cadre idéal pour faire éclater de rire l'assistance : Norbert Orth d'abord, incarnant Pedrillo, sait à la fois pousser la chansonnette comme les plus grands et incarner malicieusement ce grand farceur qu'est Pedrillo (on pense notamment à la scène où il enivre Osmin avant de... mais chut! les jeux scéniques d'Everding perdent leur effet de surprise à être racontés trop précisément). Enfin, Martti Talvela donne toute sa carrure (c'est peu dire !) à Osmin. On peut même dire sans se tromper qu'il est l'interprète absolu de ce personnage très éprouvant vocalement (on descend très très bas dans la gamme, sur un rythme toujours vigoureux) et dont la brutalité est tournée en ridicule par la mise en scène.
Au final, un spectacle dont on ne se lasse pas : Karl Bôhm, le plus grand mozartien dont le disque ait gardé trace (jetez-vous les yeux fermés sur sa "Flûte", avec Wunderlich & DFD), une mise en scène très dynamique et pleine d'inventions délicieuses, Gruberova brillantissime, Araiza excellent, et une mention spéciale au duo Orth-Talvela, tous deux littéralement épuisés lors des rappels. Cette petite troupe sait comme peu d'artistes graver une soirée à l'opéra dans les mémoires des spectateurs, et nous offrir à volonté ce divertissement jubilatoire.