Bien sûr, il n'y a ici « que » 3 CDs, et c'est chez Decca qu'on trouvera la majeure partie du legs de Kathleen Ferrier – notamment des Brahms (les 4 Chants Sérieux, la Rapsodie pour contralto), Schumann (L'amour et la Vie d'une Femme), et Mahler encore (Le Chant de la Terre), absolument inapprochables. De toute façon, rien de ce qu'a enregistré ce météore n'est négligeable, tous les mélomanes ont déjà tout, parce que personne ne peut l'avoir écoutée une seule fois sans vouloir à tout prix TOUT connaître et TOUT entendre de ce qu'elle nous a laissé. Il vous faudra donc aussi, inévitablement, acquérir les enregistrements Decca... mais le moyen de ne pas se vouloir chaque jour bouleversé par la beauté ?
La raison en est simple : indépendamment du tragique de son destin, c'est sa voix elle-même qui porte en elle cet assentiment rayonnant et apaisé, surhumain vraiment, à la souffrance et à la mort – assentiment non pas stoïcien (on n'imagine pas un Stoïcien chaleureux...), mais, au choix, de Christ au Jardin des Oliviers, ou de surhomme nietzschéen : consentement global et aimant à la finitude et au temps, qui nous tuent et nous constituent à la fois, d'un seul et même élan.
Ainsi y a-t-il, dans le grain même de cette voix, à chaque instant, des sanglots en MEME TEMPS exactement qu'une joie presque incompréhensible d'exister : un vibrato qui est celui de la douleur lancinante en même temps que celui de la palpitation vitale.
Je ne vois pas d'autre façon de la caractériser : un rai de lumière à travers les larmes, le soleil à travers un voile ou une buée de larmes. Les deux. Au même moment. Et à tout instant. Mort ET vie mêlées, souffrance ET bonheur, Crucifixion ET Résurrection (comme si elles se produisaient non pas successivement, mais simultanément). Cette voix, vraiment, est celle d'une conscience étendue à l'intégralité de la condition humaine, celle, cosmique, d'une « tête qui pren[d] les dimensions de l'univers », comme dit Giono à la fin d'Un Roi sans Divertissement. Le sourire du commencement (mais du commencement seulement) de la consolation. Une sorte d' « adieu » qui est aussi un « amen » confiant. Le dernier souffle, le dernier chant, l'éclat « tôt voué à disparaître » de ce qui brille plus fort, une dernière fois, au moment même de s'éteindre : soleil englouti par la mer, ultime écho des étoiles mortes. C'est ça, je crois, la voix de Kathleen Ferrier : quelque chose comme l'équivalent sonore du sourire embué, perdu et éperdu de Romy Schneider.
Ajoutons encore que dans ces 3 malheureux et bénis CDs, vous trouverez par exemple (et on pourrait dire : évidemment, tant cette œuvre semblait écrite pour cette voix-là, et celle-là justement) les Kindertotenlieder de Mahler – peut-être l'un des 5 ou 6 enregistrements les plus importants du siècle écoulé et de ceux à venir – où la contralto est accompagnée par son « inventeur » et mentor, l'immense chef Bruno Walter, le confident même de Mahler, un Bruno Walter qui dira d'elle : «Les 2 plus grandes expériences musicales de ma vie ont été de rencontrer Kathleen Ferrier et Gustav Mahler. Dans cet ordre. »
Il avait raison.
Au risque de choquer, je ne vois aucun équivalent, dans toute l'histoire de l'interprétation « classique », au poignant de cette voix (ni la Callas, ni même le « O Solitude » d'Alfred Deller). Non, aucun. Il n'y a en réalité que 2 autres voix qui m'ont semblé, parfois, se situer à peu près dans le même ordre de conception du chant, et de l'existence : celle de Billie Holiday, et celle d'Amy Winehouse.