Premier album de Metallica,
Kill’Em All constitue une apocalypse musicale. L’album oscille entre allégorie (
« The Four Horsemen »,
« Jump In The Fire ») et mise en scène du groupe et du metal, à l’image de
« Whiplash », dont l’intro a tout d’une entrée en scène et qui s’achève avec l’autoréférence « Cause we are Metallica ». Ce travail esthétique dévoile le double thème de l’album : la contestation et la revendication d’appartenir à une (sous)culture musicale.
La pochette en dit long : Metallica fait de la musique à coups de marteau et éprouve l’auditeur. L’album, qui devait d’ailleurs initialement s’intituler
« Metal Up Your Ass », développe un metal racé, brutal, aux riffs répétitifs et au rythme soutenu (
« Hit The Lights »,
« The Four Horsemen »), alternant avec des soli féroces (
« (Anesthesia) Pulling Teeth »,
« Whiplash »). La crudité de la production donne à l’enregistrement l'air d'avoir eu lieu dans une cave, comme l’évoque la réverb’ de la voix de Hetfield. Son chant criard, sa violence font l’effet d’une colère froide exprimée spontanément et amplifiée par un accompagnement marqué par un sentiment de déshumanisation (à l’image des riffs et du rythme mécaniques de
« Motorbreath » ou
« Seek And Destroy » - «
Le riff qui a tué Elvis Presley » dixit K. Hammett -). Les deux premiers titres traduisent parfaitement l’ambiance de colère qui souffle sur cet album.
« Hit the lights» est le premier coup porté par l’album, appel à la violence et à la destruction : «We are gonna kick some ass tonight ». Certains passages sont d’une férocité que l’on n’avait plus entendue depuis les Stooges. Le titre commence par un riff annonciateur sur fond de roulement de batterie ; puis un riff sonnant comme une décharge donne le vrai départ du morceau auquel il servira de base rythmique, dans l’alternance entre les paroles et les soli d’une guitare qui s’emballe. Le chant n’est qu’un hurlement résonnant comme une injonction, scandée comme une exigence et un mot d’ordre sur un rythme pareil à un martèlement : « Hit the lights ! ». On pense à la lumière divine : de façon détournée, ce sont les valeurs morales traditionnelles qui sont condamnées et appelée à être anéanties.
Même allégorie biblique dans
« The Four Horsemen », où les membres du groupe se présentent en cavaliers de l’Apocalypse. L’introduction, ainsi que la rythmique du morceau entier, miment le rythme saccadé et soutenu d’une chevauchée, tandis que la guitare de Kirk Hammett retrouve parfois le tranchant du thème de
« Hit The Lights ». Le titre prend même un aspect pictural avec le solo central : les accords clairs, presque aériens traduisent une quiétude dénoncée par la guitare rythmique, grave et lente. La musique se fait plus inquiétante avant de céder la place au thème principal. Le morceau aborde la destruction d’un point de vue existentiel. Il fait contraster la fragilité du monde humain des valeurs avec le poids de la fatalité. Cette situation impose un choix, rendu par avance caduque : le temps a remplacé la guerre au côté de la famine, de la peste et de la mort. La guerre n’a plus sa place; où règne l’entropie, tout choix est illusoire: « With the four horsemen, ride / Or choose your fate and die », « Dying since the day you were born / You know it has all been planned ». En jouant sur cette identification démesurée, le groupe revendique un statut de héraut du metal, comme les quatre le sont de la fin des temps.
Ce premier opus, devenu un véritable classique du metal, impressionne par sa puissance et son esthétique. Combinant la lourdeur du metal anglais et une frénésie rythmique inspirée du hardcore punk américain, Metallica s’inscrit dans la continuité de Venom et Motörhead, y surajoutant une dose de furie. Sa tonalité violemment contestataire n’a cependant de sens que sur le fond d’une revendication identitaire : faire du metal non une mise en scène vide et grand-guignolesque, mais une véritable éthique de vie (« The metalization of your inner soul » dans
« Metal Militia »). Avec ce premier album quasiment parfait, les Four Horsemen de la Bay Area réalisent un véritable manifeste musical.
Nicolas Kotasek - Copyright 2012 Music Story