Ce double-album propose deux oeuvres qu'Otto Klemperer, un des rare disciple de Mahler, grava à plusieurs reprises au cours de sa carrière.
Il dirigea le "Chant de la Terre" dès les années 1920, et le joua aussi bien en Russie qu'à Los Angeles.
Bien avant son légendaire enregistrement londonien avec Fritz Wunderlich et Christa Ludwig (EMI), il l'avait déjà gravé avec les Wiener Symphoniker en 1951.
La comparaison entre les deux versions révèle un étonnant contraste : la seconde mouture, hiératique et sempiternelle, semble parfois briguer l'éternité.
Mais la précédente session viennoise que nous entendons ici est irriguée par une vitalité incoercible qui se traduit par une direction vive et des tempi toujours prestes : l'oeuvre se resserre en 52'23, dont seulement 22'30 pour dérouler le long « Abschied » final.
L'on pourrait craindre qu'une direction aussi cursive ne dissipe la poésie du texte, mais le lyrisme s'érige de la tension narrative sans sacrifier l'émotion : la solitude du « Einsame im Herbst » n'en est que plus éloquente, porté par la voix bouleversante de Elsa Cavelti.
Chanté par Anton Dermota, les « Von der Jugend » et « Trunkene im Frühling » sont pimpants comme jamais, et le « Trinklied » est attisé par une verve expressionniste qui fait froid dans le dos. Le ténor yougoslave y ose une déclamation écorchée vif qui laisse penser que le Sprechgesang schönbergien est une façon d'exprimer le taraudant « Weltschmerz » de cette page...
Loin de s'immobiliser dans un sentiment inéluctable, la baguette pugnace du chef allemand soutire de l'Adieu final un âpre drame qui semble récuser tout stoïcisme et ne pas accepter que ces horizons bleuissants fussent un crépuscule. Mais plutôt l'azur céruléen d'un éternel renouveau qu'appelle l'ultime et ambivalent « ewig... »
La symphonie "Résurrection" fut pour Klemperer un jalon fétiche : encore étudiant au Conservatoire, il assista Oskar Fried pour la première exécution berlinoise en 1905 et la jouera aussi tard qu'en 1971, quelques mois avant sa mort. Un disque réalisé pour EMI avec le Philharmonia immortalisera cette conception ultime.
Le quarantième anniversaire de la disparition du compositeur avait été l'occasion d'un légendaire « live » le 12 juillet 1951 au Concertgebouw d'Amsterdam (édité par Decca), et l'oeuvre fut aussi enregistrée avec les Wiener Symphoniker pour la Vox.
Cette version que nous entendons ici manifeste la même tension dramatique que le concert amstellodamois, mais avec une esthétique assouplie qui nous rappelle que nous sommes à Vienne : notez les charmants glissandi vers 15'30 dans l'Allegro maestoso, ou ces élégants pizzicati dans l'Andante.
L'on regrettera que le signal sonore soit parasité par un bruit de frottement parasite qui dénature le message musical dans ces deux premiers mouvements, mais ce désagrément disparaît ensuite.
Moins visionnaire et hiératique qu'à Londres, le Scherzo paraît ici plus sage et contemplatif mais ne manque pas d'imagination, à l'instar de la résurgence fantasmagorique d'une danse de cour moyenâgeuse. Le climax est amené en toute clarté polyphonique sur un tempo qui ne s'accélère pas, et éblouit comme une vision mystique.
Après l'émouvant « O Röschen rot » chanté par Hildegard Rössl-Majdan, le vaste finale se déroule sous des auspices plus lumineux et lyriques qu'à Amsterdam. Les effets de spatialisation des cuivres sont particulièrement réussis, comme un écho venu du fond des âges.
Malgré la monophonie, le choeur et restitué avec une ampleur et une profondeur saisissantes.
La conclusion resplendit voluptueusement, sans une once de solennité (surprenant sous cette baguette !), et résonne avec un tel enthousiasme que c'est tout l'univers qui sortirait du tombeau sous l'effet de cette exultation libératrice !